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Un ancien agent de la DDS témoigne : « Je demande à Habré de prendre ses responsabilités »

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Bandjim Bandoum, ancien agent de la DDS, témoin clé « de l’intérieur » du système sécuritaire durant le régime de l’ancien président Hissein Habré.

Bandjim Bandoum, ancien agent de la DDS, témoin clé « de l’intérieur » du système sécuritaire durant le régime de l’ancien président Hissein Habré.

Dakar (Sénégal), semaine du 20 au 25 septembre 2015

C’est un témoin clé, qui était au cœur de l’appareil sécuritaire du régime de Hissein Habré. Bandjim Bandoum a été directeur adjoint de la documentation et directeur adjoint du service d’exploitation à la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). Durant près de deux jours, l’homme s’est prêté aux questions des parties au procès de l’ancien président tchadien, ouvert devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) le 20 juillet 2015. Avant lui, la cour a entendu Tobin Tanaka, examinateur en écriture et Olivier Bercault, ancien chercheur à Human Rights Watch.

Lundi 21 septembre, la Cour a recueilli les conclusions des travaux de Tobin Tanaka, examinateur en écriture. L’expert canadien, désigné par les juges d’instruction, a exploité des fiches de la DDS comportant des annotations faites à la main. Hissein Habré était soupçonné d’en être l’auteur. Un premier lot de documents, appelé « écriture connue » comporte les manuscrits, les signatures, un agenda, et un procès-verbal de la police signé de M. Habré. Le 2ème lot ou « écriture en litige » est composé d’une lettre du 29 octobre 1984 du ministre délégué auprès de la présidence chargé de la Défense nationale et des Victimes de guerre, adressée au président Habré, et de fiches comportant des annotations. Sur la lettre figure une note manuscrite : « Contrôlez l’existence des prisonniers de guerre à l’hôpital. Aucun prisonnier de guerre ne doit quitter la maison d’arrêt sauf cas de décès. » L’expert est arrivé à cette conclusion : l’auteur des écritures connues du lot 1 est l’auteur des écritures en litige du lot 2.

« M. l’expert, interroge le parquet, pouvez-vous d’après vos analyses nous dire si M. Habré est l’auteur de l’annotation apposée sur la lettre du 29 octobre 1984 ? » « Nous passons en revue les écritures mais l’attribution spécifique à une personne ne relève pas du rôle de l’examinateur d’écriture », renseigne l’expert. Me Assane Dioma Ndiaye, avocat des parties civiles, pose la question autrement : « Est-ce que l’auteur des écritures connues est l’auteur de la lettre du 29 octobre 1984 ? » « Affirmatif », répond le témoin. La marge d’erreur pour un professionnel, précise l’expert sur une question de la défense, est de 2 à 6 % alors que pour un profane, elle est de 30 % à 70 %.

Après l’expert en écriture, la Cour a entendu Olivier Bercault. Ancien chercheur à Human Rights Watch, il a co-écrit un ouvrage publié par l’organisation américaine de défense des droits de l’homme, La Plaine des morts. Parlant de cet ouvrage, fruit de plus de 15 séjours au Tchad, 8 années de recherches avec des centaines de témoignages et l’exploitation de milliers de documents de la DDS, le témoin expert décrit « un travail de fourmi » – impliquant, notamment, de recouper des centaines de témoignages avec les documents trouvés à la DDS. À la barre, il confirme les arrestations arbitraires en masse, les exécutions – citant celles d’Ambing où 150 soldats auraient été tués. L’expert relève en outre la pratique systématique de la torture. Des allégations de victimes ont pu être vérifiées grâce aux fiches de la DDS. Sur une fiche, on lisait : « Il a reconnu certains faits qui lui sont reprochés en dernière position après lui avoir infligé une correction physique. »

Olivier Bercault : « 1.265 communications directes entre la DDS et Habré »

La chaîne de commandement intéresse les parties au procès. Olivier Bercault signale à la Cour une   fiche de la DDS qui met en exergue « 1.265 communications directes entre la DDS et le président Habré sur la situation de 898 détenus ». Une autre fiche de la DDS, à l’attention du président, le 22 mai 1989, l’informait d’une saisie de produits de fraude. « 6 rouleaux de tissu et quelques pots de tomate», témoigne l’expert, pour souligner à quel point le président était informé des moindres détails. Il ajoute que « 4 victimes ont dit avoir vu Habré une nuit à la DDS ».

En fin de matinée, mardi 22 septembre, Bandjim Bandoum entame son audition. C’est le premier témoin « de l’intérieur » et probablement le seul, le Tchad n’ayant pas donné suite aux demandes de comparution d’autres anciens agents de la DDS. L’ancien gendarme dit avoir été recruté en 1982. Très vite, il a intègré la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR), décrite comme un « bras armé de la DDS ». Des personnes étaient auditionnées dans cette brigade, dit-il, dans des « conditions épouvantables ». Lui recensait des prisonniers à la prison dite « les Locaux ». Bandjim Bandoum, à la barre, évoque la « cellule C » – celle des gens dangereux où était détenue une farouche opposante, Rose Lokissim, seule femme prisonnière de la cellule. « Un mouroir » d’où très peu sortaient vivants. Les prisonniers, pour étancher leur soif, utilisaient des boîtes de conserves qui avaient servi d’urinoir.

Bandjim Bandoum indique avoir fait partie d’une délégation gouvernementale devant négocier avec les rebelles Codos, au Sud du pays. Mais les négociations tournent court. Des Codos désarmés sont surpris et massacrés par les FANT. C’est le massacre de la ferme de Deli, le 17 septembre 1984. « On vous a désigné [comme négociateur] parce que vous aviez des parents au Sud ou en tant qu’éclaireur ? », interroge l’avocate des parties civiles Me Jacqueline Moudeïna, sceptique sur son rôle dans ces négociations. « J’avais un cousin Codos et j’y étais pour faciliter le contact », répond-il laconique.

Bandjim Bandoum : « J’ai vu la fiche de Lokissim où c’était marqué E, c’est-à-dire exécution »

En mai 1985, Bandjim Bandoum a été nommé chef de service adjoint de la documentation de la DDS, sur décret du président Habré. Son travail se limitait dit-il à saisir les procès-verbaux, à recevoir des fiches de renseignements sur des personnes soupçonnées ou accusées de s’opposer au régime. Il recoupait ces informations avant de les adresser au directeur de la DDS qui, à son tour, « les faisait remonter au président Habré ». Ces fiches sont retournées à la DDS avec des annotations portées, assure Bandjim Bandoum, par Hissein Habré lui-même : E pour « exécution », L pour « libération » et V pour « vu ». « J’ai vu la fiche de Lokissim où c’était marqué E, c’est-à-dire exécution ».

Bandjim Bandoum confirme la pratique systématique de la torture à la DDS. C’était le fait des éléments de la BSIR, précise-t-il. « L’arbatachar », les décharges électriques, l’ingurgitation de quantités d’eau importantes étaient les plus pratiquées. Mais « je n’ai ni tué ni torturé », se défend le témoin. Il décrit des razzias menées dans des villages. « Ceux qui ne sont pas tués sont arrêtés et interrogés sur place, certains transférés à la DDS. » Les biens des détenus étaient distribués aux gens de la BSIR qui en faisaient la demande. Il évoque l’exécution d’un docteur, d’un procureur de Sarh et d’autres cadres hadjaraïs. Une commission, chargée d’arrêter et d’auditionner les Hadjaraïs. « Il y avait dans cette commission le lieutenant Kété, Mahamat Djibrine dit El Djonto, Issa Araway, Saker Bidon… », dit-il. « Les Hadjaraïs arrêtés étaient conduits à la DDS où ils étaient auditionnés. Des procès-verbaux étaient dressés et envoyés au président de la République », renseigne encore el témoin. Le même procédé a été utilisé pour les Zaghawas, ajoute-t-il, après le 1er avril 1989.

« Mais que faisait-on des cadavres ? », l’interroge Me William Bourdon, avocat des parties civiles. « Un service pénitencier s’en chargeait, répond Bandjim Bandoum.  C’est Abba Moussa, avec d’autres, qui enterraient les cadavres la nuit avec la 4X4 bâchée à la sortie de N’Djamena ». Les exécutions sommaires ? « C’est Issa Araway qui s’en occupait. » Enfin, selon cet « insider » de la DDS, il existerait d’autres charniers encore inconnus des Chambres africaines extraordinaires.

Bandjim Bandoum déclare avoir vu une fois Hissein Habré dans les locaux de la DDS. « Habré avait l’habitude de venir par surprise à la DDS », ajoute-t-il. En terminant de répondre aux nombreuses questions des parties civiles, le témoin soutient devant la Cour : « Ce qui s’est passé au Tchad entre 1982 et 1990, est réel. Je demande à Habré de parler et de prendre ses responsabilités. Car le Tchad a besoin de ce procès pour tourner la page. Je demande pardon à toutes les victimes. Je suis conscient que le pardon n’est pas suffisant », conclut Bandjim Bandoum. À l’issue de son témoignage, le président de la Cour autorise le témoin à retourner librement en France, où il réside.


Le procès de l’ancien président du Tchad a achevé ce mercredi sa troisième semaine d’audience depuis sa reprise, le 7 septembre 2015, devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE). Il marque, ce jeudi et ce vendredi, une pause due aux célébrations de l’Aïd el Kebir – ou fête de Tabaski au Sénégal.

L’audience reprend lundi 28 septembre. Le début de la semaine sera consacrée aux répressions contre l’ethnie Adjaraï, pour lesquelles cinq auditions de témoins sont annoncées : Mariam Hassan Bagueri (victime), Garba Akhaye (victime), Ahmat Maki Outman (témoin), Abgoudja Khamis (témoin), et de Mahamat Souleymane Bani (victime, en visio-conférence depuis N’Djamena).

D’autres témoins sont attendus la même semaine à la barre, concernant des enlèvements suivis de disparitions et des actes de torture dans les centres de détention.


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