Synthèse procès Habré : des ex-infirmiers racontent les prisons de l’intérieur Reviewed by Momizat on . Dakar, Sénégal, semaine du 12 au 15 octobre 2015 Si les « insiders » ou repentis, anciens membres actifs du système sécuritaire, manquent à ce procès, des infir Dakar, Sénégal, semaine du 12 au 15 octobre 2015 Si les « insiders » ou repentis, anciens membres actifs du système sécuritaire, manquent à ce procès, des infir Rating: 0

Synthèse procès Habré : des ex-infirmiers racontent les prisons de l’intérieur

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Dakar, Sénégal, semaine du 12 au 15 octobre 2015

Si les « insiders » ou repentis, anciens membres actifs du système sécuritaire, manquent à ce procès, des infirmiers sont venus combler en partie cette lacune. Les Chambres africaines extraordinaires (CAE), dans le procès de l’ancien président du Tchad, ont entendu cette semaine pas moins de huit témoins, parmi lesquels deux ex-infirmiers de la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR), qui prodiguaient des soins aux détenus du Camp des Martyrs, des Locaux et de la DDS.

C’est une femme de 83 ans qui a témoigné ce lundi 12 octobre devant les juges de la chambre africaine extraordinaire d’assises, pour le procès de l’ancien président Hissein Habré. Hélène Jaffé, fondatrice de l’Association pour les victimes de la répression en exil (AVRE). Son histoire avec le Tchad commence en juillet 1991, quelques mois après la chute du régime Habré. Un premier contact avec les victimes à N’Djamena a permis au Dr Jaffé de mesurer le dénuement total dans lequel elles étaient plongées. Hélène Jaffé, assistée par trois spécialistes, relève des séquelles de tortures. Les articulations touchées à cause de l’ « Arbatacha », les épaules arrachées, les marques de chocs électriques, de tabassage, sont les plus visibles. La complainte qui revient le plus : « J’ai mal partout, je fais des cauchemars, je n’arrive pas à dormir », note la spécialiste. Cette dernière évoque le cas d’une victime qui avait neuf fractures des côtes, et une autre au bras. Elle s’occupe d’un groupe de 169 enfants. « Les uns avaient perdu une maman, les autres un père ou les deux à la fois », souligne-t-elle. Certaines femmes se sont plaintes d’abus sexuels. Des hommes aussi. « Nous avons constaté des fissures anales mais nous n’avons pas posé des questions aux victimes ; les séquelles parlaient d’elles-mêmes », indique le médecin.

« Après avoir été torturée, je saignais de partout »

À sa suite, Madina Fadoul Kitir livre son propos. Elle et son mari habitaient à Farcha, un quartier de N’Djamena. Quand le régime commence à traquer les Zaghawas, elle prend peur et quitte le quartier pour s’installer chez sa mère. Quelques temps après, son mari est arrêté dans sa maison à Farcha ; depuis, il n’a plus réapparu. Elle est arrêtée le 10 juillet 1989, trois mois plus tard, et amenée à la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR). Relâchée, elle est arrêtée une deuxième fois et séparée de force de son bébé de deux mois. « Votre mari s’est évadé de la prison et vous lui avez donné des habits », l’interroge un élément de la BSIR. « Je ne suis pas au courant », répond-t-elle. Torturée, elle est transférée le lendemain au sous-sol, à La Piscine.  « Je saignais de partout », relève-t-elle. « Mourante »,  Madina Fadoul Kitir est à nouveau transférée à la prison dite Les Locaux où elle retrouve Fatimé Hachim Saléh, Anda Ali Bouye, l’épouse du président Idriss Déby et une autre femme. Le 22 novembre 1989, un responsable de la DDS, Abakar Torbo, procède à leur libération sauf, précise-t-elle, Fatimé Hachim Saleh. « Torbo nous a dit que l’on était libérées à l’occasion du Nouvel an », indique-t-elle. Les gardes leur donne de l’eau et du savon. Elles sont lavées puis filmées par la télévision nationale tchadienne avant d’être libérées.  « Avant notre arrivée à la maison, des gens nous avaient vus à la télé », soutient le témoin.

Entendu le mardi 13 octobre, Brahim Tassi, membre du Réseau des associations des droits de l’homme, expose aux juges le résultat d’investigations effectuées dans le Nord-Est, le Centre et vers le Sud du pays. L’équipe de Brahim a commencé son travail en avril 2013. Elle a localisé, affirme-t-il, 73 charniers et 6 lieux d’« abattage de prisonniers ». Brahim tient son récit de témoignages de personnes ayant vécu les faits, de rescapés, mais aussi de sultans et de chefs de cantons. Il indique à la Cour un charnier de 65 personnes d’ethnie Hadjaraï exécutées et abandonnées aux animaux sauvages, à Codidy près de Bitkine (Centre du Tchad). Brahim Tassi évoque un fait grave dans la localité de Torgo à 4 kilomètres de Iriba (Est). Une femme enceinte éventrée devant son mari à qui on a coupé son pénis. À Iriba, dit-il, un homme est trainé sur 4 kilomètres par un véhicule. Un autre détenu, ajoute le témoin, est attaché à un véhicule, le pot d’échappement à la bouche et traîné sur une longue distance. Les avocats commis d’office boudent le témoin à l’interrogatoire. Me Ballal proteste : « Un témoin c’est une personne qui a vu ou entendu des faits. »

Fatimé Hachim Saleh, épouse d’un riche commerçant, enchaîne après la pause. Le 1er avril 1989, après le départ de Idriss Déby et de Hassan Djamous, elle apprend par un ami l’existence d’une fiche où seraient inscrits son nom et celui de son mari. Quelques jours après, des militaires se rendent dans leur bureau à N’Djamena, près du journal El Watan. Mis au courant, Fatimé Hachim et son mari Adam Khamit quittent précipitamment leur maison avec leur chéquier et emménagent chez un de leurs amis. Ils seront arrêtés trente-sept jours après par le coordonnateur de la DDS, Mahamat Djibrine dit El Djonto, et conduits au commissariat par une voiture 505 Peugeot de couleur blanche, se rappelle le témoin. Au bureau de Abakar Torbo, le régisseur du service pénitencier à la DDS, elle est séparée de son mari et depuis ce jour, « je ne l’ai plus revu », déclare-t-elle la voix étreinte par l’émotion. Fatimé pleure à chaudes larmes un long moment.

« Je préfère libérer 100 hommes plutôt que vous »

Continuant son récit, Fatimé Hachim Saleh confie à la Cour qu’à ce moment, elle en était à sept mois de grossesse. Extraite de sa cellule cette nuit-là, elle est amenée au Fleuve où elle subit des tortures. « Combien d’argent avez-vous donné aux rebelles ?», lui demandent les agents de la DDS. Enfermée dans sa cellule à la prison des Locaux, elle donne naissance cette nuit-là à son bébé, sans assistance. L’enfant décède aussitôt. Elle est transférée à la gendarmerie. Là, souligne-t-elle, elle se rappelle d’une nuit. Un gardien vient la chercher. Elle doit assurer la traduction en arabe littéraire de Hissein Habré et d’un prisonnier soudanais. Elle profite de cette opportunité et demande au président Habré sa libération. « Je préfère libérer 100 hommes plutôt que vous faire libérer », lui aurait répondu le président. Elle reste dans cette prison pendant 18 mois et 22 jours, précise-t-elle, jusqu’à la prise de N’Djamena par les membres du Mouvement patriotique pour le salut (MPS).

Ce mercredi 14 octobre 2015, la cour accueille Yacoub Haroun Brahim. Chef de canton du village de Burdoa, une localité située à 25 kilomètres de Iriba, il dit avoir perdu son père et ses deux frères en 1989. Son père est alors arrêté, ainsi que 16 autres personnes, par des militaires. Conduits à la gendarmerie de Tiné, ils sont emprisonnés puis exécutés et jetés dans une fosse commune, légèrement ensevelis. Évoquant le cas de ses frères, il relate leur arrestation ainsi que celle d’un berger, de quatre Soudanais et d’un homme. Ils sont par la suite, indique le témoin, enfermés dans une pièce avec du bois et brûlés vifs. C’est en les cherchant, révèle Yacoub Brahim, que lui et les villageois tombent sur « un groupe de 24 cadavres ». Sur une question du parquet, il évoque un discours tenu par Hissein Habré à Iriba. « Après son départ, il y avait des vagues d’arrestations de Zagawas, avant que les rebelles du MPS n’attaquent la ville », indique-t-il.

Certificats de décès sous la dictée

Après la pause de la mi-journée, Alifa Gaston, militaire, entame sa déposition. Affecté à la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR), le 6 mai 1984, il  y assure les fonctions d’infirmier et prodigue des soins aux détenus dans les prisons du Camp des Martyrs, des « Locaux » et de la DDS. Il témoigne des mauvaises conditions de détention. L’agent de santé estime le nombre de morts à 3 ou 4 par jour. Les moments de forte chaleur, les décès pouvaient aller jusqu’à 8 par jour, surtout dans la cellule C de la prison des Locaux.  L’ex- infirmier cite les principales maladies des centres de détention : la malnutrition, les bronchites aiguës, la dysenterie, la gingivite. Il évoque le cas du journaliste Saleh Ngaba. Un jour, se rappelle-t-il, « je suis venu lui prodiguer des soins ». Évoquant les certificats de décès qu’il délivrait, il indique : « Abakar Torbo me dictait la cause du décès qui devait figurer ». Il déclare avoir vu Hissein Habré une fois à La Piscine. « Habré est venu et a demandé à voir un détenu et le lendemain on m’a dit que ce détenu était libéré », soutient-il. Pour la provenance des médicaments et de la nourriture destinés aux prisons, il ajoute : « C’est la présidence qui en assurait la fourniture. »

À la pause de la mi-journée du jeudi 15 octobre, la Cour enchaine avec le témoignage de Saria Asnègue Donoh, le chef hiérarchique de Alifa Gaston à l’époque. L’homme souffre de diabète et a été victime d’un accident vasculaire cérébral qui l’a rendu hémiplégique du coté droit, causant pertes de mémoire, étouffements et perte importante de la parole. Il n’a pu dérouler son récit et son témoignage s’est fait sous la forme de questions-réponses du président Kam. Cet ex-infirmier en chef de la BSIR assurait de 1982 à 1988 les soins des détenus du Camp des Martyrs, des Locaux et de la DDS. À la barre, il confirme le manque de soins, l’absence quasi-totale de nourriture dans les centres de détention. Il dit avoir écrit beaucoup de demandes à la présidence, qui fournissait les prisons en médicaments. Ces demandes, dit-il, sont restées sans suite. L’infirmier à la retraite a évoqué le cas de deux Sénégalais, Demba Gaye, mort en cellule, et Abdourahmane Gueye, qui a recouvré la liberté. « Ils m’ont dit qu’ils étaient arrêtés alors qu’ils venaient de Bangui », déclare-t-il.

Après la pause de l’après-midi, Abakar Adoum, enseignant à la retraite, clôt cette sixième semaine d’audience. Cet habitant d’un village situé à 7 kilomètres d’Iriba s’est rappelé de son arrestation le 21 avril 1990 dans sa maison, devant ses enfants. Un véhicule de marque Toyota est venu le chercher, avec à son bord le sous-préfet et des agents de la DDS. Il est alors enchaîné des pieds et des mains et jeté dans une prison à Iriba, avec une dizaine de jeunes gens. Transféré à N’Djamena, il est interrogé par Abakar Torbo. Sans connaître le motif de son arrestation, Abakar Adoum est enfermé dans la cellule 3 de La Piscine, pendant sept mois, puis un mois à la gendarmerie. Il est libéré à l’arrivée du Mouvement patriotique pour le salut (MPS). L’enseignant a perdu l’usage de ses jambes pendant trois mois. Sur demande du parquet, le président Gberdao Gustave Kam autorise la diffusion d’une vidéo où l’on voit Abakar Adoum à sa sortie de prison, porté par un autre homme, le visage émacié, complètement affaibli et méconnaissable.


L’audience reprend ce lundi 19 octobre 2015 à la salle 4 du Palais de justice de Dakar. Le premier témoin devrait être le frère cadet de l’actuel président du Tchad, qui n’a pu déposer en fin de semaine faute de temps, sur les répressions alléguées contre les Zaghawas et contre sa famille en particulier. Cinq femmes doivent ensuite déposer à la barre sur les conditions de détention à N’Djamena et sur des déportations dans le Nord. Les Chambres africaines accueilleront ensuite des témoins de crimes perpétrés dans le Sud du pays, attendus pour la fin de la semaine et le début de la suivante.


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