Synthèse – Plaidoiries finales des parties civiles dans le procès de Hissein Habré Reviewed by Momizat on . Dakar (Sénégal), 8 et 9 février 2016 Les plaidoiries finales dans le procès de l’ancien président du Tchad devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) Dakar (Sénégal), 8 et 9 février 2016 Les plaidoiries finales dans le procès de l’ancien président du Tchad devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) Rating: 0

Synthèse – Plaidoiries finales des parties civiles dans le procès de Hissein Habré

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Dakar (Sénégal), 8 et 9 février 2016

Les plaidoiries finales dans le procès de l’ancien président du Tchad devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) ont débuté ce lundi 8 février 2015, à Dakar. Elles se déroulent en trois actes : les parties civiles, le parquet et enfin la défense. Ces deux premiers jours, les avocats des 4.500 parties civiles à ce procès historique se sont employés à démontrer la responsabilité de l’accusé dans les crimes qui lui sont reprochés.

C’est Me Yaré Fall qui débute les plaidoiries ce lundi 8 février 2016. L’avocat sénégalais représente un premier groupe d’organisations tchadiennes devant les CAE : le Réseau des associations des droits de l’homme du Tchad (RADHT) et l’Association des victimes des crimes et des répressions politiques au Tchad (AVCRP). Il souligne le caractère équitable du procès, en dépit des commentaires « qui ont fusé de tous les côtés ». Toutes les occasions ont été données à chaque étape du procès à l’accusé pour se défendre. Tous les avis lui ont été commis. « Le principe du contradictoire a été strictement respecté », constate Me Fall, pour qui la présomption d’innocence de l’accusé a été respectée, « ainsi que son droit absolu de se défendre comme il l’entend ». Ainsi note-t-il, les parties au procès ont combattu à armes égales. L’avocat déplore le comportement de l’accusé qui « s’enturbanne, met ses lunettes noires et manque-t-il de respect à la Cour ». Hissein Habré dit-il a porté atteinte aux institutions de la République de ce pays qui l’a accueilli et hébergé pendant une vingtaine d’années. « Il n’en a pas le droit. J’ai été blessé dans ma dignité de sénégalais », tonne-t-il.

Sa consœur tchadienne Me Laminal Ndintamadji enchaîne sur le même ton. « Comment peut-on continuer à parler de victimes fabriquées après le témoignage des orphelins, des veuves et des rescapés devant cette cour ? » Convoquant les faits, la bataille de Faya-Largeau, le témoignage du seul rescapé de l’exécution des 150 combattants du GUNT et les fiches de la DDS versées au dossier, l’avocate désigne Hissein Habré comme le responsable des crimes commis durant son règne. Elle compare ce dernier à Hitler, et la DDS à la Gestapo.

« Aveu de culpabilité ! »  

Pour Me Philippe Houssine, cette audience est une « aubaine historique ». L’avocat tchadien accuse : « Ce qui s’est passé au Tchad résulte de la signature d’un homme : Hissein Habré. » Il a créé par décret présidentiel la DDS. « Une entreprise criminelle », faite pour tuer et réprimer les opposants ou supposés. Il a légitimé l’usage systématique de la torture, l’un des crimes les plus présents dans ce dossier. Pour illustrer ses propos, il cite le témoin Hissein Robert Gambier qui a entendu Habré dire ceci à propos de lui : « Si c’est un agent libyen, il faut le torturer normalement ». Au nom de la guerre contre la Libye, dit-il, la défense justifie dans son mémoire l’utilisation de la torture. Cette conception heurte la définition même du crime de torture dans le statut des CAE, souligne-t-il, qu’aucune circonstance exceptionnelle ne peut justifier. Un autre argument de la défense lui paraît injustifiable : celui de dire que Idriss Deby ou la France ou les Etats Unis partagent la responsabilité. « Lorsque l’on dit je ne suis pas seul, en droit pénal, cela revient à un aveu de culpabilité ! », assène Me Houssiné.

A sa suite, Me Fatimata Sall s’arrête sur le viol des femmes déportées à Ouadi-Doum. Elle demande au président Gberdao Gustave Kam de requalifier les charges et d’ajouter des crimes de viol et d’esclavage sexuels. « Les neuf femmes amenées de force dans cette caserne, c’était seulement pour assouvir les besoins sexuels des militaires. Elles ont été utilisées pour des objets sexuels », plaide l’avocate. Elle rappelle le témoignage de Kadidja Hassane dite la Rouge, qui a déclaré avoir été violée par M. Habré à quatre reprises.

« Une machine à tuer »

Le deuxième groupe d’avocats des parties civiles, dirigé par Me Jacqueline Moudeïna, présente à son tour ses conclusions. L’émotion tend le fil de la voix de l’avocate tchadienne qui a porté les plaignants pendant un quart de siècle. Pour elle, en créant la DDS, Hissein Habré a conçu une « machine à tuer » et s’est substitué à Dieu. De trois services, la DDS est passée à vingt-trois, preuve selon elle de l’ampleur de l’activité macabre. Revenant sur la responsabilité individuelle de l’accusé, Me Moudeïna convoque le Sénégalais Abdourahmane Guèye. « Lorsque le gouvernement sénégalais négociait pour obtenir sa libération, le ministre de l’Intérieur du Tchad avait dit « je ne pouvais rien faire parce que c’est la DDS. C’est l’affaire du président », relate l’avocate qui ajoute : « En prêtant serment, les agents de la DDS jurent fidélité au président Habré ». À l’aide de deux graphiques, elle place Habré au centre du système sécuritaire, comme le donneur d’ordre, et les directeurs et chefs de service comme les exécutants qu’il a nommé. Elle rappelle les annotations faites à la présidence sur des fiches de prisonniers : « V » comme Vu, « L » comme Libérez et « E » comme Exécutez.

Puis Me Delphine Djiraïbé évoque les crimes « massifs » commis au Sud du Tchad. Elle décrit comment une cellule spéciale de la présidence, dirigée par Mahamat Fadil, était dépêchée pour exécuter « le plan minutieux de Habré consistant à exterminer des cadres du Sud ». Pour elle, Hissein Habré avait un « souci de rééquilibrage des cadres du Nord et du Sud ». La répression, raconte Me Djiraïbé, a atteint son sommet en septembre 1984 avec des villages incendiés à Koumra, dans le Logone occidental et oriental. « Au moins 15 personnes sont exécutées dans chaque village », relate-t-elle. Sans compter la tuerie de la ferme de Déli, qui a fait 700 morts. Pour elle, ce massacre a été planifié au sommet de l’Etat. « Le fait que Idriss Déby en tant chef d’Etat-major général des armées ait dirigé ces opérations n’enlève en rien la responsabilité de Habré. Sa responsabilité est totalement engagée », déclare l’avocate.

« Broyer les Zaghawa »

Mardi 9 février, Me Lambi Soulgan centre sa plaidoirie sur la répression des Hadjaraï et des Zaghawa. L’avocat tchadien évoque aussi Saleh Ngaba, le journaliste traqué à Moundou, arrêté, emprisonné et tué. Le mode opératoire utilisé pour réprimer les Hadjaraï est le même, d’après l’avocat, qui sera employé pour « broyer les Zaghawa ». Par des témoignages et des faits, il démontre comment ce groupe est traqué, arrêté, torturé et exécuté jusqu’à la mort de Hassan Djamous et la chute du régime. Me Lambi cite un témoignage qui dit : « Quand quelqu’un s’en prend au pouvoir de Habré, il s’en prend à votre ethnie. »

Me Georges Henri Beauthier met à son tour l’accent sur les crimes du viol, qui constituent une révélation du procès. Pour lui, l’esclavage sexuel doit être retenu comme crime de guerre, crime contre l’humanité, le viol comme crime contre l’humanité. Ces crimes sont d’abord, plaide-t-il, relevés par le docteur Hélène Jaffé. Ensuite, note-t-il, ce sont des femmes qui ont bravé les tabous culturels pour raconter ce qu’elles ont vécu à Kalait, Ouadi-Doum et même à l’intérieur de la présidence. Il décrie l’attitude d’Hissein Habré, durant le procès et pendant son régime. « Il est venu au pouvoir avec les armes, après il est allé en Occident comme pour remercier ses souteneurs. Il a combattu son peuple. Aujourd’hui qu’il est poursuivi pour crime de guerre, il dénonce l’impérialisme. Quelle parjure !», s’écrie l’avocat.

Le concepteur est responsable

L’avocat suisse Alain Werner, ancien procureur au Tribunal spécial pour la Sierra Léone, s’est concentré sur les modes de responsabilité de Hissein Habré. Il a, dit-il, planifié et conçu la « machine à avaler » et en droit pénal international, le concepteur est le responsable. Il a créé la DDS pour, note l’avocat, réprimer, neutraliser ses ennemis. « Il a exercé un contrôle absolu, il l’a utilisé comme son objet à son service. » Il brandit une note de service en date du 26 août 1987 qui dit que la DDS est « l’œil et l’oreille » du président. Puis convoque un discours incendiaire de Hissein Habré, transcrit en 1989 par le journal tchadien Alwatan : « Les ennemis camouflés, les ennemis rampants dans nos rangs, manipulés par la main de l’étranger, essayent même, tentent même de créer des cellules, des organisations fantoches (…) mais que ceux-ci sachent que nous les suivons et ils seront démasqués et détruits. (…) La révolution a riposté et les a écrasés. » « Si j’avais voulu inventer de la preuve, conclut Me Werner, je n’aurais pas pu faire mieux ! »

Lyrique, Me Assane Dioma Ndiaye cite l’ancien procureur américain du tribunal de Nuremberg, Robert Jackson, décrivant la main de la justice retenant le bras de la vengeance. Puis il s’efforce à son tour de démonter les arguments de la défense. Interpelant les avocats commis d’office, il leur demande pourquoi ils se sont tus sur des faits, des témoignages discutés à l’audience. « Vous n’avez rien dit sur la présence de Hissein Habré à Faya-Largeau. » Parlant des fiches de la DDS, l’avocat indique que celles-ci sont des pièces à conviction. « Grâce à ces fiches nous avons su que Demba Gaye est mort dans les geôles du Tchad. La DDS a établi des fiches de mortalité. Nous ne l’avons pas inventé », plaide-t-il.

« Le mal absolu n’a aucun visage »

Enfin, Me William Bourdon clôt ce qu’il dépeint comme la « magnifique symphonie » des parties civiles. Le ténor du barreau de Paris, comme ses collègues, dénonce l’attitude de Hissein Habré devant les juges. « Habré confisque son regard à la cour pour essayer de cacher son petit bout de face sinistre », lance-t-il. Pourquoi ? Car « le mal absolu n’a aucun visage ! », assène-t-il. Pour lui, plus les crimes commis sont immenses plus le déni est immense. L’avocat s’en est pris également à la défense commise d’office. Pour lui, celle-ci a fait un travail courageux, mais elle est allée au-delà de son mandat. « Vous n’étiez pas obligé de dire que Habré est un bienfaiteur de l’humanité, un pacificateur du sud, ni celui qui a amélioré les conditions des centres de détention dans son pays. C’est terrible ! », tonne la robe noire.

Les plaidoiries finales se poursuivent mercredi 10 février 2016, avec le réquisitoire final du procureur général des Chambres africaines extraordinaires (CAE), Mbacké Fall.

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