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Synthèse – Les juges des CAE entendent des victimes de Septembre noir

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Synthèse - Les juges des CAE entendent des victimes de Septembre noir

Dakar, Sénégal, semaine du 26 au 29 octobre 2015

Durant cette huitième semaine du procès de l’ancien président du Tchad Hissein Habré, les juges des Chambres africaines extraordinaires (CAE) se sont penchés sur le témoignage de victimes de la répression dite de Septembre noir, menée en 1984, dans le Sud du pays. Huit témoins se sont relayés à la barre pour livrer leur récit des faits.

Ce lundi 26 octobre, la Cour a entendu Alanaf Ali, un vieux cultivateur et berger. Il ne se rappelle pas de la date de son arrestation mais indique avoir été appréhendé au retour d’un voyage au Nigeria où il a vendu 300 bœufs, à 150.000 francs l’unité. A la frontière, raconte-t-il, des agents de la DDS l’interpellent vers 2 heures du matin et lui réclament l’argent que lui a rapporté son commerce. Devant son refus, les agents lui tirent deux balles dans le bras et tuent ses deux fils, avant d’emporter son sac rempli d’argent. Son calvaire n’est pas fini. Aux environs de 4 heures du matin, les agents reviennent le prendre. Saleh Younous, le premier directeur de la DDS, lui promet de lui remettre son argent après enquête. « Mais je n’ai rien vu et je suis resté enfermé dans cette prison jusqu’à l’arrivée [au pouvoir, le 1er décembre 1990, NDLR] du Mouvement patriotique pour le salut (MPS). »

A sa suite, Jean Nayoma Kouvounsona témoigne. Cet agent des services de santé déclare avoir été arrêté par Mahamat Djibrine dit El Djonto, le 11 mai 1989, à Sarh, au Sud du pays. Il est conduit à N’Djamena et enfermé à la DDS, accusé d’être un agent libyen. Ligoté, on le force à ingurgiter de l’eau jusqu’à l’évanouissement. Le lendemain, il est évacué à la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR). Puis il rejoint le Camp des Martyrs, dont il décrit les conditions de vie exécrables. « On déféquait à l’intérieur de la cellule », raconte-t-il. L’après-midi, vers 16 heures, « on nous amenait une petite boulette de riz noircie par la rouille comme repas ». Il évoque Saleh Ngaba, un journaliste arrêté à Moundou. Son nom était, dit le témoin, inscrit sur un mur dans une cellule avec du sang. Jean Nayoma Kouvounsona est libéré à la suite d’un décret de grâce présidentiel, le 22 décembre 1989. Sa fiancée, qui attendait un bébé, a avorté sous la pression des agents de la DDS, qui lui auraient dit qu’il était mort en cellule, ajoute-t-il. Cet avortement aurait provoqué la séparation du couple. Comme preuve de sa détention, il a apporté à la Cour une attestation d’élargissement de prison.

Sept commissaires tués à Sarh

Puis c’est au tour d’Antoinette Mandjiré d’entamer son récit. Cette femme relate l’arrestation de son frère Ngartabaye, commissaire à Sarh, arrêté dans la nuit du 10 au 11 septembre 1984. Son petit frère, décrit-elle, était en patrouille, quand Mahamat Fadil, officier de liaison détaché spécialement durant cette période dans le Sud, l’arrête. Antoinette Mandjiré part à sa recherche. Mahamat Fadil lui dit avoir transféré Ngartabaye à N’Djamena. Deux jours après, deux agents de la DDS la conduisent chez le préfet, Béchir Hagar. Après cette entrevue, Mahamat Fadil demande après Antoinette Mandjiré qui, paniquée, cherche secours auprès du préfet. Béchir Hagar plaide son cas au téléphone. « C’est juste une pauvre dame. Il ne faut pas lui faire de mal. » L’officier lui aurait répondu : « Je ne dépends ni de vous ni de la DDS mais de la présidence. » Elle est arrêtée et torturée. En prison, Mahamat Fadil lui annonce la mort de son frère. Selon elle, sept autres commissaires auraient été enlevés et exécutés à Sahr, durant cette nuit du 10 au 11 septembre 1984.

Entendu le mardi 27 octobre 2015, Mallah Ngabouli, ex-directeur de service à la Société nationale sucrière du Tchad (Sonasut), raconte son calvaire. Celui-ci commence le 21 octobre 1984, vers 4 h 30 du matin, quand Kalil Djibrine, commandant de la brigade de Sarh, fait irruption dans sa concession. Accusé de financer les rebelles Codos, Mallah Ngabouli est conduit dans l’ancienne résidence du président Tombalbaye, transformée en lieu de détention. Avec plusieurs autres détenus, il est conduit en brousse à 5 kilomètres de Sarh. La plupart sont abattus. Le témoin échappe au « carnage », mais subit des tortures. Ligoté « comme un fagot de bois », les mains et les pieds derrière, le cou attaché derrière un véhicule, il est traîné sur plusieurs mètres, raconte-t-il. Il en sort avec la mâchoire droite brisée, des dents cassées et une épaule déboîtée. Les quatorze autres détenus ont été exécutés, précise-t-il.

De retour, il est transféré à N’Djamena. Au Camp des Martyrs, à la Brigade d’intervention rapide (BSIR), à la DDS et enfin à la présidence, où il est enfermé dans une pièce « avec trente-deux personnes et un cadavre pendant deux semaines ». Mallah Ngabouli va profiter d’un accord entre le gouvernement et le commandant des rebelles Codos, Pierre Tokino, conclut le 5 janvier 1985, pour recouvrer la liberté. Mais le témoin reste en prison jusqu’au 17 janvier 1987. A sa sortie, on le présente à Hissein Habré. « Il m’a conseillé d’aller reprendre mon travail et de ne pas garder rancune

aux gens qui m’ont arrêté », déclare-t-il. Mallah Ngabouli indique à la Cour qu’une carte de l’Union pour l’indépendance et la révolution (Unir, le parti présidentiel) portant la mention laissez-passer lui est alors remise, attestant de sa mise en liberté. « Pourquoi vous a-t-on épargné et tué les quatorze autres détenus ? », interroge le parquet général. « Je ne sais pas. Seuls mes bourreaux peuvent répondre à cette question», répond l’ancien cadre de la Sonasut.

« Ils n’autorisaient pas les enterrements »

A sa suite paraît Djokota Prosper Kladoumngué. Cet enseignant était élève au moment des faits. Les évènements dont il est témoin remontent à fin août, début septembre 1984, la période qui sera baptisée Septembre noir. Il assiste à l’arrivée massive de militaires des Forces armées nationales tchadiennes (FANT) à Koumra, où il réside. Une réunion est organisée sur une place publique, où toute la population est conviée. Selon le témoin, le chef des opérations militaires, Brahim Itno, ministre de l’Intérieur, est porteur d’un message du président Habré, qui disait : « Toute la population de Koumra est Codos ou complice. Les vieux sont les pères des Codos, les femmes les épouses ou les mères des Codos. Nous allons partir à Mayinsorro, et à notre retour, il ne restera plus de Codos ».

Il évoque une situation de panique générale. De retour à Koumra, les militaires tuent le gestionnaire de l’église baptiste et l’infirmière, qui préparait de la bouillie de mil pour des enfants victimes de la sécheresse. Le 3 septembre 1984 à 18 heures, des militaires se rendent chez l’oncle de Djokota Prosper Kladoumngué, le médecin-chef à l’hôpital central de Koumra. Un des militaires sollicite les services du médecin. « Ma femme est malade, elle a besoin de soins. » Mais l’oncle est conduit à la sous-préfecture, puis à la mairie de Koumra. Le 4 septembre, il est exécuté à quelques kilomètres de là, sur la route qui mène à Sarh. « Nous avons retrouvé son corps dans un état de décomposition très avancé et nous avons procédé à son enterrement la peur au ventre », indique le témoin. « Pourquoi aviez-vous peur ?», demande le président de la Cour, Gustave Kam. « Ils n’autorisaient pas les enterrements », répond calmement le témoin. Répondant à une question des parties civiles, il indique que les militaires accusaient son oncle de soigner les rebelles Codos.

L’après midi du mardi 27 octobre, Madjikotrai Djadimadji, un mécanicien, entame sa déposition. A l’époque des faits, il n’a que 14 ans. Son père, Moussa Djadimadji, dirige une usine d’huilerie et de savonnerie à Moundou. Il est arrêté avec son comptable dans son bureau, le 8 octobre 1984, et conduit à la maison d’arrêt de Moundou. Son fils lui apporte son petit déjeuner le matin et remarque des marques de tortures. « Sa tête était enflée et il avait des blessures partout », relève le fils devant les juges. Le 17 octobre, son père est ramené à la maison. Cette fois, après une fouille de sa chambre, les militaires l’obligent à signer un chèque. Puis ils l’emportent à nouveau, et depuis ce jour, il n’est pas réapparu.

Six massacres dans la préfecture de Doba

Le mercredi, la Cour recueille le récit de Moutedé Djim Hyngar. Fiscaliste au ministère des Finances, âgé de 19 ans à l’époque, il témoigne de faits survenus dans la préfecture de Doba et ses environs. Son père avait une ferme à Doba et, régulièrement, il circulait dans les environs. Le témoin dénombre six massacres, dont trois à Bengamian, un village situé à 47 kilomètres de Doba. Le premier a lieu le 18 février 1984. Ce jour-là les militaires convient la population sur la place publique pour écouter le message du président Habré. « C’est vous la population qui soutient les Codos ou les nourrit », disait en substance le message, selon Moutedé Djim Hyngar. Après la réunion, les soldats extraient quatorze hommes valides et les conduisent à 5 kilomètres de la localité avant de les abattre. Trois personnes en réchappent, grièvement blessées, indique le témoin. Ce dernier évoque le massacre de Maîbo, perpétré le 7 mars 1984 avec le même mode opératoire. Là, dix-sept personnes sont prises pour être exécutées. « Quatre ont survécu », précise Moutedé Djim Hyngar. Le 8 mars, un autre massacre est commis selon lui à Békoï. Le témoin a noté tout ce qui se passait dans son village. Il présente ses notes à la Cour, avec la liste des personnes exécutées dans les massacres et de celles tuées isolément. Il confirme l’exécution de l’infirmière qui préparait la bouillie, du gestionnaire de l’église baptiste et du médecin de l’hôpital central de Moundou.

« J’ai compté 2.053 morts durant mes cinq ans de détention »

L’audience est suspendue ce mercredi à 13 heures, pour cause de décès de la présidente du Tribunal départemental de Dakar. Elle reprend le lendemain, jeudi 29 octobre 2015. A la barre, Hissein Robert Gambier commence sa déposition. Ce soudeur, devenu malentendant à cause de la torture dite des baguettes, retrace cinq années de malheur. L’homme est arrêté un jour de décembre 1985, près du fleuve Chari, alors que Hissein Habré venait juste de s’y recueillir sur la tombe de son parrain Cabrini Carlos mort des suites de paludisme, et conduit à la présidence. Au palais, le président Habré donne des instructions aux militaires en langue gorane. Hissein Robert Gambier est conduit à la DDS. Il est accusé d’être un Libyen, subit toutes les formes de torture et fréquente toutes les prisons. Il frôle la mort de peu, à plusieurs reprises. Hissein Robert Gambier, témoin de plusieurs exécutions, en décompte 101 à la DDS, 80 au Camps des Martyrs, 187 dans une cellule à la gendarmerie, 160 prisonniers de guerre Codos pulvérisés de pesticide, toujours à la gendarmerie. Au total, affirme-t-il devant les juges, « j’ai compté 2.053 morts durant mes cinq ans de détention ».


L’audience est suspendue ce jeudi 29 octobre. Après une suspension d’une semaine, celle-ci reprendra le lundi 9 novembre 2015, avec le témoignage de Clément Abaïfouta, président de l’Association des victimes du régime de Hissein Habré (AVCRHH).


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