Synthèse – Devant les CAE, récits de crimes liés à la guerre au Nord du Tchad Reviewed by Momizat on . Dakar (Sénégal), semaine du 7 au 10 décembre 2015  Il s’agissait de l’avant-dernière semaine d’audition des témoins au procès de l’ancien président du Tchad, Hi Dakar (Sénégal), semaine du 7 au 10 décembre 2015  Il s’agissait de l’avant-dernière semaine d’audition des témoins au procès de l’ancien président du Tchad, Hi Rating: 0

Synthèse – Devant les CAE, récits de crimes liés à la guerre au Nord du Tchad

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SEMAINE 7 au 10 dec

Dakar (Sénégal), semaine du 7 au 10 décembre 2015 

Il s’agissait de l’avant-dernière semaine d’audition des témoins au procès de l’ancien président du Tchad, Hissein Habré, ouvert à Dakar devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE). Les juges ont entendu quatre ex-détenus de l’ethnie Zaghawa et trois anciens combattants des Forces armées populaires (FAP) du gouvernement d’Union nationale tchadienne (GUNT) de Goukouni Oueddeï, sur des crimes de guerre présumés commis contre les rebelles venus du Nord. 

La cour a entendu ce lundi le témoignage de Izadine Mahamat Haroun. Partie civile dans le procès de l’ex-homme fort de N’Djamena, il était cultivateur à l’époque des faits. Son récit débute le 17 avril 1987 à minuit, quand il est arrêté à N’Djamena au domicile de son oncle Zakaria Faky, un marabout très connu de la capitale. Conduit à la direction de la documentation et de la sécurité (DDS), il y subit un bref interrogatoire. Il est soupçonné, avec son oncle, de travailler « mystiquement » pour le compte de trois leaders Zaghawa – Idriss Deby, actuel président du Tchad, Hassan Djamous et Abbas Koti. Emprisonné, ligoté et tabassé, le témoin dit avoir reçu des décharges électriques avant d’être transféré au Camp des Martyrs. Par la suite on l’emmène, visage encagoulé, vers une destination inconnue. Un homme en cafetan blanc lui pose des questions, en présence de Guihini Koreï, directeur de la DDS. « Qui est le président du Tchad ? », le questionne son interlocuteur en griffonnant sur une fiche. « Tu es devant Hissein Habré et tu ne le reconnais pas. Tu es vraiment un ennemi », lui lance-t-il. « C’est à cet instant que j’ai réalisé que l’homme qui était en face de moi était Habré et que l’endroit où j’étais était la présidence », déclare le témoin. De retour à la DDS, il dit avoir subi de nouvelles tortures. On lui sert un repas par jour : « Du sorgho périmé avec à l’intérieur de petits insectes morts et de petits cailloux. » « Mourant », il est transféré à la prison des Locaux où il retrouve son oncle. Le témoin évoque la mort de plusieurs codétenus. « Neuf en un seul jour. Des enfants talibés avec leur maître sont morts, ainsi qu’un journaliste », dit-il. Le témoin est libéré en mars 1989.

Le massacre d’Ambing

L’après-midi, Ousmane Abakar, un ancien combattant des Forces armées populaires (FAP) du GUNT, entame sa déposition. Après la prise de N’Djamena le 7 juin 1982, avec ses collègues combattants il fuit vers Maiduguri, puis à Lagos, la capitale du Nigeria, avant d’être transporté par avion à destination de la Libye. Là, il suit une formation militaire de trois mois. Puis participe à une offensive victorieuse contre les Forces armées nationales du Tchad (FANT), au Nord du Tchad, à Miski dans le Tibesti. Les FAP descendent plus au Sud et conquièrent Faya-Largeau. Le 30 juillet 1983, les FANT lancent la contre-offensive. Elles capturent près de 1.150 prisonniers et les transfèrent à la maison d’arrêt de N’Djamena. Un après-midi, quelques jours après leur arrivée, 150 prisonniers sont extraits de leur cellule. « Tous ont été exécutés. Un rescapé nommé Bichara Djibrine Ahmat a témoigné de ce massacre perpétré non loin de N’Djamena, à Ambing », indique Ousmane Abakar. Ce n’est pas la seule exécution, dit-il. « 19 autres ont été enlevés de la prison. Puis deux autres. On ne les a plus revus. » Le témoin relate un autre massacre, de 150 cadres du GUNT, sur les ordres, dit-il, de Hissein Habré. Me Jacqueline Moudeïna, avocate des parties civiles, sur autorisation du président de la cour d’assises Gberdao Gustave Kam verse au dossier des extraits du journal de l’Agence de presse tchadienne où l’on peut lire les noms de cadres du GUNT tués à Faya-Largeau.

Le mardi c’est au tour du rescapé, Bichara Djibrine Ahmat, de venir déposer devant les CAE. Cet ancien combattant des FAT est arrêté le 30 juillet 1983 à Faya-Largeau, par les forces nationales. Elles ont repris la ville natale de Hissein Habré et fait prisonniers une centaine de rebelles. Devant la cour, le témoin évoque la présence du président. « Il était venu certainement pour savourer sa victoire. » Vers 17 heures, Bichara Djibrine Ahmat et les autres montent dans des camions à destination de N’Djamena. À la maison d’arrêt, les prisonniers de guerre s’entassent. Ils sont plus de 1.000, estime l’ancien combattant. Il est alors extrait, déclare-t-il, avec 150 autres détenus au Nord de N’Djamena, et conduit près du village d’Ambing. Sur place « les militaires nous encerclent et ouvrent le feu. » L’homme réchappe miraculeusement à la tuerie. « Mes codétenus m’ont servi de parade aux balles. Du coup, je m’en suis sorti avec des blessures légères. » Il fait le mort et attend que les militaires s’en aillent. Le chef d’un village proche du lieu du massacre l’aide à traverser le fleuve. Au Nigeria, il reçoit les premiers soins, puis il rentre en Libye et est hospitalisé sept mois à Syrte, avant de regagner les rangs des FAP.

Répressions parmi les Zaghawas 

À sa suite, Bichara Bechir Saboun témoigne du Tchad, par vidéo-conférence. Ce commerçant Zaghawa qui réside à Iriba, près de la frontière soudanaise, est arrêté chez lui par deux agents de la DDS. Il est transféré à N’Djamena. On l’accuse de soutenir la rébellion menée par Idriss Deby et Hassan Djamous. « Vos parents se sont rebellés. Est-ce que vous les connaissez ? » Torturé, ligoté, Bichara Bechir Saboun dit recevoir des décharges électriques pendant 41 jours. Il évoque, sur une question du procureur Youssou Diallo, beaucoup de détenus morts en prison. Il en nomme quatre. « Les autres, je ne les connais pas », précise le témoin. Il parle aussi de massacres commis à Iriba, de charniers qu’il a vus avant son emprisonnement. Il est libéré le 1er décembre 1990, à l’arrivée au pouvoir du Mouvement patriotique pour le salut (MPS).

Mercredi, une deuxième vidéo-conférence permet d’entendre Zakaria Bechir Saboun. Le riche commerçant d’ethnie Zaghawa est arrêté le 1er avril 1989, quand Idriss Deby et Hassan Djamous entrent en rébellion. Il est enfermé, raconte-t-il, dans une cellule de la DDS avec Brahim Itno, Hissein Itno, des frères de l’actuel président Idriss Deby, puis au Camp des Martyrs et enfin à la prison des Locaux, où il subit des tortures. Arbatacha, flagellation, décharges électriques et ingurgitation d’eau forcée. Il retrouve aux Locaux des femmes connues, dont celle d’Idriss Deby. Il revoit son chauffeur, qui lui dit : « Une personne, Doudou Amin, a saisi tes deux camions citernes qui contiennent chacun 33 000 litres de gasoil. » Ce n’est pas tout. Le témoin indique avoir perdu 27,3 millions de francs contenus dans une mallette. Sa maison est pillée. Affaibli et malade, Zakaria Bechir Saboun retrouve la liberté lors de la prise de N’Djamena par le MPS.

Chouky Sougui Issa enchaîne à la barre du tribunal de Dakar. Comme ceux qui l’ont précédé ce commerçant est arrêté, le 27 décembre 1982, au bord de la fleuve Chari à N’Djamena, par un commissaire de police. « Il m’a pris 6 550 000 de francs, le fruit de la vente de mon bétail au Nigeria et ma montre en or que j’avais achetée en Arabie Saoudite à 20 000 rials et m’a laissé entre les mains de ses agents », raconte le témoin. Il proteste. « Vous n’avez pas le droit d’emporter mon argent. Je vous ai montré tous mes papiers. » Ils le plongent dans les eaux du fleuve à plusieurs reprises et l’accusent de financer la Libye. L’homme est conduit au commissariat central. De là, aux Locaux. À plusieurs reprises, il est confronté à des agents de la DDS. L’interrogatoire porte toujours sur sa nationalité. Le témoin passe sept mois en prison.

Sept balles dans le corps

Le jeudi, la cour revient aux témoignages de crimes de guerre présumés, avec Idriss Abdoulaye. En 1982, il décide de rejoindre la rébellion du GUNT. En Libye, il suit une formation au maniement des armes de quatre mois. En 1983, il prend part avec les FAP à une bataille dans la ville de Kalaït, au Nord du Tchad. Les FAP sont battues. Il fait partie d’un groupe de 53 combattants qui se constituent prisonniers. Parqués dans un hôpital, ils sont conduits le lendemain matin à une dizaine de kilomètres de là. « Nous étions enchaînés les uns aux autres et les militaires des FAN nous ont arrosés de balles. Je suis sorti de cette tuerie avec sept balles », indique le rescapé. « Comment avez-vous fait pour survivre ?», interroge le parquet. « Certaines balles m’ont effleuré, d’autres sont ressorties », mais aucune n’a touché aux organes vitaux, explique le témoin.

Blessé et affaibli, Idriss Abdoulaye est lui aussi transféré à la maison d’arrêt de N’Djamena, avec les autres prisonniers de guerre. « J’ai commencé à recevoir des soins avec l’arrivée de la Croix Rouge », note le témoin. Il témoigne de la mort en détention de nombreux codétenus. « Le matin des gens venaient pour récupérer les corps dans les cellules », décrit-il.


Les derniers témoins au procès de l’ancien président du Tchad seront entendus lundi 14 et mardi 15 décembre. Au moins deux témoins sont attendus, dont un a été cité par les avocats commis d’office pour la défense de Hissein Habré. Ces audiences seront suivies d’une conférence de mise en l’état entre les parties au procès, afin de convenir d’un calendrier pour la remise des écritures et les plaidoiries finales en 2016.


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