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Synthèse – Devant les CAE, quatre femmes déportées à Ouadi Doum témoignent d’abus sexuels

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Synthèse – Devant les CAE, quatre femmes déportées à Ouadi Doum témoignent d’abus sexuels

Dakar (Sénégal), semaine du 19 au 22 octobre 2015

Le procès de l’ancien président du Tchad, Hissein Habré, ouvert à Dakar devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), entre dans sa septième semaine. Ce lundi 19 octobre, les juges se sont penchés tout d’abord sur le témoignage du frère de l’actuel président Idriss Déby, Oumar Déby Itno, avant d’entendre un groupe de quatre femmes parmi neuf déportées à Ouadi Doum, un cantonnement militaire situé à quelque 500 km au nord de N’Djamena, pour servir « d’esclaves sexuelles » aux soldats.

Entendu en début de semaine, Oumar Déby Itno, s’est rappelé des faits remontant au 1er avril 1989, date marquant l’entrée en rébellion de son grand frère Idriss Déby et de Hassan Djamous et le début de la répression contre l’ethnie Zagawa. Le témoin raconte qu’à 4 heures du matin, leur maison reçoit la visite de « 400 à 500 militaires ». Oumar Déby et trois de ses frères prennent peur, ils se retirent dans la cuisine, escaladent le mur mitoyen d’une maison habitée par des Américains. Ils s’y cachent pendant deux jours, aidés par le vigile avant de se retrouver dans les rues à errer. Les frères, sensiblement du même âge, laissent derrière eux la femme de l’actuel président du Tchad, Anda Ali Bouye et sa mère. Ils décident de regagner leur contrée, Bahai, une localité située près de Iriba, à l’Est. Oumar Déby Itno indique à l’attention des juges l’exécution de ses frères Brahim Mahamat Itno, ancien ministre de l’Intérieur, Hissein Mahamat Itno, Abdourahmane Itno Déby, et l’arrestation de ses cousins Daoud, Tahir et Bichara Hassan Abdoulay, tous élèves en classe de CM2.

« Habré a abusé de moi quatre fois »

Puis Kadidja Hassan Zidane, dite la « Rouge », victime et partie civile, retrace le film de ses malheurs. Ne se souvenant pas de la date de son arrestation, elle déclare avoir été conduite à la présidence. Elle y trouve son frère Abdallah, un pilote libyen arrêté. Elle y est interrogée sur l’évasion de prisonniers libyens avant d’être libérée. La nuit, elle est arrêtée de nouveau et emprisonnée à la présidence. Elle y subit l’ingurgitation d’eau forcée. Pis, révèle-t-elle, Brahim Djidda, l’ancien directeur de la sûreté nationale l’a extraite nuitamment de sa cellule et amenée dans un bureau. « Le président Habré qui m’attendait dans cette pièce a abusé de moi sexuellement, cette nuit-là », finit-elle par déclarer sur insistance du président Gberdao Gustave Kam. « Combien de fois le président a t-il abusé de vous ?», relance le président de la Cour. « Quatre fois », lâche le témoin. Elle détaille : « Les deux premières fois, j’ai résisté. Les autres fois, je n’en avais plus la force. La quatrième, il m’a poignardée avec un stylo sur mes parties génitales. »

Elle quitte la présidence après de trois mois et demi. Transférée à la prison de la DDS, elle y passe une année avant d’être acheminée à la prison dite les Locaux. Des Locaux, elle est acheminée avec un groupe de huit femmes à Ouadi Doum, une base militaire située à côté de Faya-Largeau, au nord de N’Djamena. Là, déclare-t-elle, « nous faisons la lessive et puisons de l’eau pour les militaires. La nuit, ils couchaient avec nous ». Me Assane Dioma Ndiaye, un des avocats des parties civiles, enchaine : « Pourquoi avez-vous apporté votre photo devant la barre ? Est-ce pour dire que c’est votre beauté qui a été la source de vos malheurs ? » Elle répond : « J’ai apporté les photos pour que Habré me reconnaisse, parce que la vieillesse m’a changée. » La défense, pour sa part, demande un examen physique pour, dit-elle, vérifier la cicatrice sur les parties intimes de Kadidja Hassan Zidane. Une demande rejetée par les juges des CAE.

« On servait d’objets sexuels aux militaires de Ouadi Doum »

À sa suite, la cour recueille les propos de Kaltouma Déffallah. Cette femme d’ethnie hadjaraï, victime et témoin, est une ancienne hôtesse de l’air de la compagnie Air Afrique. Le 2 février 1988, elle est à bord de l’avion RK 358, partant de Djeddah pour Dakar. En transit à N’Djamena, elle est enlevée sur le tarmac de l’aéroport par Abakar Torbo et Abba Moussa, des agents de la DDS. Hamid Eladji, un autre agent, confisque dit-elle son sac à main, ses bijoux et ses paires de chaussures et l’enferme dans une petite cellule à la prison de la DDS, où elle passe un mois. Transférée ensuite au Camp des Martyrs puis à la prison des Locaux, elle est « déportée », témoigne-t-elle, avec huit autres femmes à Ouadi Doum dans des véhicules militaires. Les journées des neuf femmes, explique à son tour Kaltouma Déffallah, se résumaient à la corvée d’eau, la lessive, et les nuits, à servir d’« objets sexuels » aux militaires. Selon son témoignage, ce calvaire a duré un an, jusqu’au 22 mars 1989, date de leur libération. Cette déportation était « préméditée » car « on nous avait caché la destination quand on quittait la prison les Locaux », soutient l’ex-hôtesse d’Air Afrique.

La compagnie aérienne s’était bien rendue compte de son absence mais, raconte-t-elle, des agents de la DDS étaient allés dire au commandant de bord qu’elle était mariée à un Gorane, qui était venu procéder à son enlèvement conformément à leurs coutumes. C’est plus tard qu’Air Afrique a appris que Kaltouma était détenue. Elle brandit un document d’Air Afrique, que le juge Kam a versé au dossier et qui confirme son enlèvement, le 2 février 1988. Revenant sur sa libération, Kaltouma Déffallah raconte : un journal du nom de Africa, basé à Dakar, avait écrit un article la concernant. L’ambassadeur du Tchad à Paris, en prenant connaissance, avait alors écrit une lettre au président Habré demandant sa libération et c’est ainsi qu’elles ont été libérées. Devant la Cour, Kaltouma Déffallah a expliqué que quand elle avait quitté son domicile, à Abidjan, elle avait laissé sa fille de 8 ans, seule avec sa domestique. « Personne ne savait où je me trouvais », relève-t-elle. Une de ses collègues a récupéré sa fille et vendu ses biens pour payer son appartement.

« La mort est plus souhaitable que ce que l’on a vécu »

Ce mercredi 21 octobre, Houawa Birahim Faraj témoigne à sa suite. Cette femme indique avoir été arrêtée le 6 juin 1985, aux environs de 20 heures, chez elle, à la place de sa mère absente. « Puisque ta mère n’est pas là, tu vas venir avec nous », lui aurait dit Brahim Djidda. Elle subit un interrogatoire au bureau du directeur de la sureté : « Où est ta maman ? », demande le directeur à la petite fille âgée alors de 13 ans. Les responsables de la DDS la convoquent de temps en temps pour demander des nouvelles de sa mère, toujours absente. Elle traîne dans l’enceinte du commissariat pendant deux ans. « Fatiguée » de cette vie et de plus en plus « déprimée », elle tente de mettre fin à ses jours en avalant d’abord des comprimés et en buvant du pétrole.

Sa mère, Hadja Mabrouka Abakar se constitue prisonnière pour la sauver. Elles seront toutes les deux enfermées. Houawa aux Locaux et sa mère à la DDS. Au bout de dix mois de détention, la fille est rejointe par sa mère et sept femmes – dont Kaltouma Déffallah, Kadidja Hassan Zidane – aux Locaux. Les neuf, atteste-t-elle, sont transportées à Ouadi Doum. « Nous étions dans un grand hangar abandonné par les soldats libyens en déroute. » Sur une question du procureur général Mbacké Fall, elle déclare qu’elles s’acquittaient des travaux domestiques. « La nuit, est-ce que vous étiez victime d’abus sexuels ? », interroge encore le parquet. « Je ne peux pas vous répondre. Il y a mes enfants qui me regardent à la télévision », répond-elle timidement. Le procureur général insiste : « Mais les abus sexuels existaient ? » La victime reste silencieuse. Puis déclare : « La mort était plus souhaitable que ce que l’on a vécu. » Elle est restée un an dans « cet enfer », précise-t-elle, avant d’être libérée le 22 mars 1989 et forcée avec ses codétenues à jurer de ne rien dire. Le témoin brandit à la barre une demande d’Amnesty International, avec photo à l’appui, en faveur de sa libération.

Hadjé Mérami Ali, témoin et victime, fait sa déposition ce jeudi 21 octobre. Cette commerçante, épouse de Issakha Sakho, un ancien ministre sous le président François Tombalbaye, ne se souvient pas de la date de son arrestation. Mais elle se rappelle les circonstances de celle-ci. Hadjé Mérami Ali est arrêtée au retour d’un voyage en Libye. À la DDS, un agent du nom de Bichara Chaibo l’interroge sur une valise qui contiendrait des documents destinés aux Libyens. Libérée le même jour, elle est arrêté de nouveau avec sa fille de 12 ans et elles sont conduises aux Locaux. Là c’est Issa Arawaï, indique-t-elle, qui confisque ses bijoux. Elle montre les séquelles de tortures sur son dos. La mère et la fille restent enfermées pendant un an avant d’être transférées à Ouadi Doum. Selon Hadjé Mérami Ali, sa fille tout comme les autres femmes, subissent des violences sexuelles de la part des militaires. « Elle n’avait que 12 ans. Elle est morte à la suite des séquelles de ses sévices sexuels », pleure presque Hadjé Mérami.

« Saleh Younous abusait de moi »

À la pause de la mi-journée, Fatimé Sakine délivre son témoignage à la cour. Actuellement secrétaire à l’Assemblée nationale du Tchad, elle est interpellée le 24 octobre 1984 sur le fleuve Chari, alors qu’elle se rendait à Kousséri, au Cameroun, par pirogue. Elle est accusée de donner des informations aux opposants du Conseil démocratique de la révolution (CDR). La jeune fille, âgée de seulement 17 ans à l’époque, déclare avoir été ligotée, tabassée et électrocutée par le chef du service de documentation de la DDS, Issa Arawaï, et par son directeur, Saleh Younous. Elle évoque à la barre son séjour aux Locaux et le cas de Rose Lokissime, « exécutée en prison ». « Pour le cas de Rose, c’est une femme gorane espionne qui l’a dénoncée. Elle a dit à Saleh Younous que Rose écrivait tout ce qui se passait sur un bout de papier », relate-t-elle.

Fatimé Sakine rappelle le décès de 57 jeunes arabes membres du CDR, dans la cellule C de la prison des Locaux. Le pire ? « On me faisait appeler chaque soir dans le bureau de Saleh Younous et ce dernier abusait de moi », révèle-t-elle suite à une question de Me Delphine Djiraibe , avocate des parties civiles. « C’est ce qui vous a valu le sobriquet ‘’Mme Saleh Younous’’ », demande encore Me Djiraibe. « Affirmative », répond Fatimé Sakine. Elle est libérée le 17 janvier 1986, à la suite des accords de ralliement du CDR. Devant la Cour, elle réclame à Fatima Habré, l’épouse de l’ancien président tchadien présente à l’audience, de l’argent et des bijoux.


L’audience est suspendue ce jeudi. Elle reprend le lundi 26 octobre avec les auditions de plusieurs témoins de répressions présumées perpétrées, notamment, contre les populations civiles et les cadres du Sud du Tchad, durant le régime du président Hissein Habré. Huit nouveaux témoins sont attendus à la barre des CAE.


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