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Synthèse – Devant les CAE, Mahamat Hassan Abakar chiffre l’horreur à 40 000 morts

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Synthèse - Devant les CAE, Mahamat Hassan Abakar chiffre l’horreur à 40 000 morts

Dakar (Sénégal), semaine du 14 au 18 septembre 2015

Physiquement, c’était une épreuve. Trois jours durant, le Tchadien Mahamat Hassan Abakar a témoigné devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE). L’ancien président de la Commission nationale d’enquête a fait face aux questions des parties civiles, du parquet et de la défense. Son témoignage était suivi de celui du Belge Daniel Fransen, juge instructeur du dossier Hissein Habré en Belgique. Et enfin de l’Américain Patrick Ball, qui a clôturé la semaine avec le résultat de ses travaux sur la mortalité dans les centres de détention au Tchad.

Lundi 14 septembre, Mahamat Hassan Abakar a présenté devant la cour de Dakar le rapport de la Commission nationale d’enquête sur les crimes commis au Tchad durant le régime de Hissein Habré, publié en mai 1992. 17 mois de labeur ont permis à la commission qu’il présidait – grâce aux fouilles du cimetière de Hamral-Goz, aussi connu sous le nom de « Plaine des morts » ou du village de Ambing, abritant des charniers, aux documents de la DDS, et aux témoignages de détenus, d’évaluer le nombre de morts à 40 000. Des personnes décédées de maladie, d’épuisement, de malnutrition, ou enlevées nuitamment et exécutées. Son témoignage est appuyé par la projection d’un film montrant des ossements, des cranes, des restes humains, sortis des fosses.

« Qu’en est-il de la responsabilité de Hissein Habré dans cette répression massive ? », interroge Me Alain Werner, un des avocats des victimes. Sur cette question, Me Hassan Abakar est formel : « La responsabilité de Habré est engagée. » C’est lui-même qui a créé la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS) par décret, en date du 26 janvier 1983, qui l’a subordonnée à la présidence « en raison du caractère confidentiel de ses activités ». Des anciens directeurs de la DDS ont déclaré que cette direction était « l’œil »  et « l’oreille » du président. Mieux, Me Hassan Abakar dit tenir de Saleh Younous, ex-directeur de la DDS, que c’est bien le président Habré qui a transformé cette direction en un instrument de terreur alors qu’elle assurait la sécurité intérieure et extérieure du Tchad.

Le président de la République nommait, précise-t-il, les chefs de service, les directeurs adjoints et certains personnels subalternes. Selon le témoignage du puissant ministre de l’Intérieur d’alors, Djimé Togou, « aucun agent de la DDS quel que soit son rang, sa qualité, ne pouvait s’immiscer dans le fonctionnement de la DDS ». Mahamat Djibrine dit « El Djonto », coordonnateur de la DDS, ajoute que les ordres d’arrestations, d’exécutions et de libérations provenaient du président Habré. Des éléments de son rapport rapportent que « les personnes étaient enlevés nuitamment et exécutées par Issa Araway, sur ordre du président Habré », précise Me Hassan Abakar.

L’authenticité des documents retrouvés à la DDS a préoccupé les parties au procès. Le décret portant création de la DDS, les décrets de nomination des directeurs de la DDS et les documents trouvés à son siège sont authentiques, estime Mahamat Hassan Abakar, qui assure que ces documents portent les en-têtes de cette direction et la signature de l’ancien président Hissein Habré. Mais alors que la défense cherche à installer le doute sur l’authenticité de ces pièces, un étudiant du nom de Mahamat Togoi, neveu de Hissein Habré, se lève en vociférant : « Menteur, traître… », provoquant un incident d’audience. Jugé sur le champ, il est condamné à 5 mois fermes pour trouble d’audience.

Fransen : « Il y avait des indices de culpabilité »

À la suite de Mahamat Hassan Abakar, l’ancien juge d’instruction belge Daniel Fransen entame sa déposition, jeudi 17 septembre. Une plainte avec constitution de partie civile avait été déposée à Bruxelles contre Hissein Habré, par un Belge d’origine tchadienne, le 30 novembre 2000. Une instruction est alors ouverte, des témoins entendus en Belgique, et un médecin-légiste atteste des séquelles dont les victimes se plaignent à la suite de tortures subies dans les prisons. Une commission rogatoire internationale est exécutée au Tchad. Celle-ci visite les sites de Hamral-Goz et Ambing, qui abritent des charniers. Elle recueille des déclarations de témoins et de victimes, consignés dans des procès-verbaux et joints au dossier d’instruction. Le juge estime alors qu’il y a des « indices de culpabilité » pour crimes de guerre, de torture, génocide et crimes contre l’humanité.

« M. le Juge », demande le procureur général Mbacké Fall, « est-ce que toutes ces allégations ont été vérifiées dans le cadre de votre instruction ? » « Effectivement, je donne l’exemple du massacre d’Ambing. Nous avions dans le dossier le témoignage d’un habitant de ce village qui disait que 20 jours après ce massacre, des militaires étaient venus leur demander d’enterrer des restes humains. Un rescapé de ce massacre, Bichara, a confirmé ce fait. » Autre témoignage, celui de Gali Ngoté Ngata, ex-conseiller de Habré. « Il a dit dans sa déposition avoir assisté à un interrogatoire où il entendait la voix du président Habré par talkie walkie. Il n’est pas le seul. »

Taux de mortalité plus élevé qu’au Japon durant la Seconde guerre mondiale

Vendredi 18 septembre, dernier jour de la deuxième semaine du procès. La cour entend l’exposé des travaux de Patrick Ball, expert statisticien commis par les juges d’instruction sur le taux de mortalité dans les prisons du Tchad durant le régime de l’ancien président Habré. Ce témoin de nationalité américaine a travaillé pour le compte de tribunaux internationaux, au Guatemala, en Sierra Léone. L’expert a basé son travail sur de nombreuses copies de documents de la DDS « authentifiés », datés de 1985 à 1988.

L’analyse des données recueillies durant cette période lui permet d’affirmer qu’à l’époque, le taux de mortalité dans les prisons au Tchad était entre 90 % à 400 % plus élevé que dans la population générale. Des taux de mortalité « plus élevés que ceux des pires contextes du XXe siècle notamment des soldats américains détenus au Japon et des soldats allemands capturés par les soldats russes lors de la Seconde guerre mondiale », souligne le témoin.

Le taux de mortalité journalier de 0,6 % pouvait évoluer et atteindre des pics. La journée du 23 juin 1988 a enregistré un taux de mortalité de 2,37 sur 100 détenus. Un chiffre « exceptionnellement élevé », commente le témoin. Le procédé utilisé est simple. Le nombre de détenus décédés par jour est divisé par le nombre de morts par jour ; ce résultat multiplié par 100 constitue le taux de mortalité quotidienne.

L’audience est suspendue vendredi à la mi-journée. Elle doit reprendre lundi 21 septembre devant la Chambre africaine extraordinaire d’assises de Dakar, avec les témoignages de Tobin Tanaka, examinateur en écriture, Olivier Bercault, ancien chercheur à Human Rights Watch et co-auteur de l’ouvrage La Plaine des morts, et de Bandjim Bandoum, ancien agent de la DDS.

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