Synthèse – Les CAE se penchent sur la répression des Hadjaraïs et auscultent trois charniers Reviewed by Momizat on . Dakar (Sénégal), semaine du lundi 4 au jeudi 8 octobre 2015 Six témoins parties civiles, victimes de la répression menée contre les Hadjaraïs, ont d’abord dépos Dakar (Sénégal), semaine du lundi 4 au jeudi 8 octobre 2015 Six témoins parties civiles, victimes de la répression menée contre les Hadjaraïs, ont d’abord dépos Rating: 0

Synthèse – Les CAE se penchent sur la répression des Hadjaraïs et auscultent trois charniers

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Synthèse – Les CAE se penchent sur la répression des Hadjaraïs et auscultent trois charniers

Dakar (Sénégal), semaine du lundi 4 au jeudi 8 octobre 2015

Six témoins parties civiles, victimes de la répression menée contre les Hadjaraïs, ont d’abord déposé devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) au début de cette cinquième semaine du procès ouvert à Dakar contre l’ancien président du Tchad, Hissein Habré. Mercredi et jeudi, c’était au tour d’un groupe d’experts argentins, en médecine légale, en anthropologie et en balistique, de présenter à la Cour les résultats des fouilles réalisées dans des fosses communes, sur les sites de la Ferme de Déli, à Koumra et à Gadjira.

Fatimé Toumlé ouvre le banc lundi 5 octobre 2015, au vingtième jour du procès. Son mari, Haroun Gody, était secrétaire d’Etat à la Santé sous Hissein Habré. Avant de le limoger, le président lui a confié une mission, raconte sa femme, qui s’est constituée partie civile. Celle de ramener Maldoum Bada Abass, entré en rébellion contre le régime. Habré s’est montré bien peu reconnaissant envers Haroun Gody selon sa veuve car, après la médiation, « il a fait venir Maldoum seul à la présidence ». Haroun Gody se confie alors à sa femme : « Habré est en train de préparer mon arrestation. Je vais quitter la maison. Occupe-toi bien des enfants et de ma mère au village. Si tu as des soucis d’argent, tu vends le terrain », rapporte Fatimé Toumlé à la barre.

Depuis son départ de la maison, en avril 1987, son mari n’a pas réapparu. Dix jours après, des agents de la DDS accompagnés de leurs chefs, Mahamat Saker dit Bidon et Mahamat Djibrine dit el Djonto, viennent avec deux camions ramasser tous les biens de la famille Gody et l’expulser de sa maison. « Quinze années de vie commune étaient (ainsi) emportées », grommelle-t-elle. El Djonto lui remet alors une lettre. « Il disait l’avoir trouvé dans le salon à l’intérieur d’un livre », précise la veuve. Cette lettre, ajoute-t-elle, reprenait mot pour mot les phrases prononcées par son mari quand il est parti. Le 13 décembre 1988, un communiqué lu à la radio annoncera l’exécution du « traître » Haroun Gody. « Je ne sais pas comment il est mort. C’est l’occasion pour Hissein Habré ici présent de nous dire de quoi est mort mon mari », lance-t-elle.

La Cour enchaîne avec un deuxième témoin, Awada Guéderké Ali. Cet Hadjaraï, originaire de Mongo dans le Centre du pays, était un militaire. Un jour, en rentrant chez lui, il trouve son enfant malade. Il l’emmène à l’hôpital pour y passer la nuit. Le lendemain, il est arrêté, conduit à N’Djamena, à la DDS. « On était en septembre 1987 », précise-t-il. Les agents de la DDS l’accusent d’être de connivence avec Maldoum Bada Abass. « Parce que je suis Hadjaraï », indique le témoin. Affamé en prison, il dit y avoir subi des tortures. « Je suis resté dans cet état pendant trois mois, jusqu’à l’arrivée de Maldoum à N’Djamena », déclare l’ex-militaire.

Le troisième témoin du jour prend la parole après la pause de la mi-journée. Doungous Batil, cultivateur, habite dans un village à 25 kilomètres de N’Djamena. À l’époque des faits, il était venu rendre visite à sa tante à N’Djamena. Interpellé, il est conduit à la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR), accusé de recruter des gens pour les convoyer dans le maquis. À la suite d’un bref interrogatoire, el Djonto l’amène à la présidence. « C’est toi Doungous. Ici, tu vas parler ; le président est là. Si tu ne dis pas la vérité, tu vas mourir », le menace Mahamat Saker dit Bidon, rapporte le témoin. Il ajoute : « J’ai subi ensuite un interrogatoire musclé. » Cinq jours plus tard, douze de ses quatorze codétenus avaient perdu la vie. « Après, ils m’ont attaché sur une chaise, ils m’ont tapé et ont introduit un câble derrière mon dos », note-t-il. Il reste trois jours dans cet état. Un militaire nommé David lui donne alors de la bouillie. Il est tué devant lui pour ce geste, renseigne le témoin. De retour à la BSIR, il y restera jusqu’à la prise du pouvoir par le Mouvement patriotique pour le salut (MPS).

« J’ai appris son arrestation à la radio »

Entendue le mardi 6 octobre, Zenaba Bassou Ngolo est la veuve de Saleh Ngaba, journaliste. Son mari travaillait à l’Agence de presse tchadienne et correspondait pour plusieurs organes internationaux. Son arrestation a soulevé un tollé hors du Tchad et Amnesty International l’a déclaré prisonnier d’opinion. « Victime phare de la répression des Hadjaraïs il était connu pour ses articles critiques à l’égard du régime Habré », témoigne sa femme. « Il dénonçait les arrestations massives, les exécutions sommaires et cela énervait le président. » « J’ai appris son arrestation à la radio nationale du Tchad », souligne-t-elle.

« Est-ce que vous savez que le nom de votre mari a été retrouvé dans une des pièces des archives de la DDS, datant du 21 décembre 1988, dans une liste de personnes détenues ? », interroge le parquet. « Non », répond timidement la dame. Le procureur poursuit : « Une autre liste de détenus décédés a été trouvée. Cette liste dit que votre mari est mort de dysenterie chronique. » « C’est ici que j’apprends tous ces détails », répond la veuve. Mbacké Fall ajoute qu’un journaliste du nom de Christian Ribé s’était approché du président pour intercéder en faveur de Saleh Ngaba. Mais Habré lui aurait répondu que « c’était trop tard ». « De quoi est-il mort ? », aurait questionné le journaliste. « De quoi voulez-vous qu’il meure dans une prison au Tchad ? », lui aurait répliqué Habré.

À sa suite, Service Brahim entame sa déposition. Ce militaire originaire de Bitkine est arrêté après sa journée de travail, à 15 heures. Ce sont ses collègues qui l’arrêtent, sur ordre du commandant. Menotté, il est conduit à la brigade. « Vous êtes en train de vous préparer à entrer en rébellion », accuse le commandant. Service Brahim nie. N’empêche, il est emprisonné dans une cellule avec quatre autres personnes. Ils sont rejoints par une femme. Dix jours après, vers minuit, les hommes sont extraits de la cellule et conduits à bord d’un véhicule, à un endroit situé entre Gama et Bokoro. Les yeux bandés et alignés, ils sont fusillés. « La balle m’a percé le tibia. J’ai fait le mort et une fois qu’ils sont partis, j’ai rampé d’une heure du matin à quatre heures avant d’apercevoir un berger qui m’a amené dans le village d’à côté. » Service Brahim est remis aux agents de la DDS par le chef de ce village ». Il est conduit à l’hôpital pour des soins, puis reconduit à la DDS.

L’après-midi, Djédé Kourtou Gamar commence son récit. Cet homme, qui a occupé récemment les fonctions de directeur de cabinet du ministre des Transports au Tchad, est resté handicapé après une tentative de meurtre dont il a été victime, précise-t-il, le 21 avril 1983. Vers 18 heures, il circulait à bord de son véhicule, une Renault R12 break, quand il a essuyé des tirs des éléments de la BSIR. « Mon mollet a été complètement pulvérisé », raconte-t-il. Il porte depuis une prothèse du fémur. Le témoin ajoute qu’il a combattu aux côtés de Habré. Il avait, dit-il, accompagné le président dans sa marche pour le pouvoir. Il était le responsable du journal El Watan et de la radio pirate Tchad libre jusqu’à l’arrivée de Hissein Habré au pouvoir, le 7 juin 1982.

« Sur la plupart des cadavres, la mort est provoquée par arme à feu »

Mercredi 7 octobre, les témoins parties civiles laissent place à six experts argentins. Ces derniers se sont rendus au Tchad pour effectuer des prospections, des excavations et des exhumations dans trois sites : à la ferme de Déli (près de Moundou), à Koumra (près de Sarh), au Sud, et à Gadjira (près de Mongo), au Centre. Ces fouilles ont permis de retrouver 21 corps dans la ferme de Déli, 4 dans la localité de Koumra et 16 à Gadjira. Etendus sur le dos ou recroquevillés avec des impacts de balle. Un individu, à Gadjira, avait les mains ligotées par un objet métallique. Des éléments balistiques, des restes vestimentaires et d’autres effets personnels dont une bague et des pièces de monnaie ont été retrouvés. L’analyse des 21 corps dans la ferme de Déli et des preuves associées, indique le médecin légiste Luis José Prieto, permet d’établir que 18 d’entre eux portent des signes de violences : des lésions osseuses, résultats de projectiles d’arme à feu.

Pour les restes humains découverts à Koumra, la mort a été provoquée par une origine violente due à un projectile d’arme à feu. Pour les corps exhumés à Gadjira, l’altération des éléments osseux n’a pas permis d’établir les causes de décès. En revanche, précise le médecin légiste, les effets vestimentaires présentaient des dégradations circulaires, « des déchirures typiques et transfixion par projectile d’arme à feu » permettant d’expliquer les causes de la mort. « Les projectiles et les fragments de balle correspondent au calibre 7.62×39 et 7.62×59 d’un fusil d’assaut », relève José Manuel Pacho Morano expert en balistique.


L’audience reprendra lundi 12 octobre à la salle 4 du Palais de Justice de Dakar avec le témoignage d’Hélène Jaffé, médecin ayant soigné des détenus à leur sortie des centres de détention, au Tchad, en décembre 1990. Elle se poursuivra avec les dépositions attendues de onze autres témoins, concernant les répressions menées contre les Zaghawas et plusieurs opposants politiques. Sont notamment attendus l’épouse de Hassan Djamous, Mariam Ahmed Djamil, et le frère cadet de l’actuel président du Tchad, Oumar Déby Itno.


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