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Synthèse – L’accusé Habré interpellé sur les répressions contre les Hadjaraïs

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Mariam Hassan Bagueri, femme d’un riche commerçant Hadjaraï arrêté le 29 mai 1987 à N’Djamena.

Mariam Hassan Bagueri, femme d’un riche commerçant Hadjaraï arrêté le 29 mai 1987 à N’Djamena.

Dakar, Sénégal, semaine du 28 septembre au 2 octobre 2015

Lundi 28 septembre 2015, le procès de l’ancien président du Tchad Hissein Habré devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) est entré dans une nouvelle phase, s’intéressant plus particulièrement aux répressions menées contre la communauté Hadjaraï. Durant cette quatrième semaine depuis la reprise en septembre, la Cour a entendu pas moins de sept témoins.

Entendu le lundi, Ahmat Maki Outman s’est tout d’abord souvenu des évènements qui se sont déroulés dans le Guéra en 1986. Pour mater la rébellion, indique le témoin, la sécurité présidentielle, sous la conduite de Mahamat Saker dit Bidon arrive ce jour-là à Bitkine et assiège la région, un territoire situé au centre du pays d’où sont issus les Hadjaraïs. Les militaires appréhendent les « frères » et les « proches » des rebelles. Le journaliste Saleh Ngaba a été le premier arrêté, relate le témoin. Il ajoute : « C’est Hassan Djamous, commandant en chef de l’Armée tchadienne, qui est a procédé à son transfèrement à N’Djamena par avion. » La sécurité présidentielle, aidée par une milice populaire, procède à d’autres arrestations. « 12 personnes dont un infirmier, un directeur d’école, un élève, un chef d’internat et un surveillant de lycée ont été arrêtés, torturés. Deux jours après, ils étaient conduits en brousse et exécutés au pied d’une montagne dans le Guéra », raconte-t-il.

À sa suite, Garba Akhaye, cultivateur au moment des faits. Constitué partie civile au procès, il témoigne de son arrestation, le 11 juin 1986 à minuit. À la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR), il essuie un interrogatoire « musclé ». Il dit avoir subi l’« arbatachar » et montre les séquelles à la Cour. Transféré à la prison du « Camps des Martyrs », il passe six mois dans une petite cellule avant d’être transféré à la prison « Les Locaux ». Là, indique-t-il, il prépare à manger pour 3.253 personnes et exerce les fonctions de fossoyeur avec plusieurs détenus : Clément Abaïfouta, actuel président de l’Association des victimes du régime de Hissein Habré (AVCRHH), Sabadet Totodet et Ngarba Ousman. Il précise que les cadavres étaient mis dans des sacs de riz vides avant d’être enterrés sur le site de Hamral-Goz, surnommé la « Plaine des morts », sans sépulture.

La nuit, raconte-t-il, vers minuit, une heure du matin, Abakar Torbo et d’autres gardes entraient dans les cellules pour extraire deux à trois détenus. « Une fois qu’ils sortaient, on ne les voyaient plus jamais. » le témoin évoque l’exécution d’un groupe de 12 personnes. « C’est nous qui les avions enterrés dans des fosses ». Garba restera deux ans à la prison dite « Les Locaux ». À la sortie, « nous avons été photographiés et on nous a fait jurer sur le Coran de ne jamais dire ce que l’on a vu et entendu à la DDS. Les agents de la DDS étaient des anges de la mort, et Habré Dieu ! »

Un riche commerçant Hadjaraï trouve la mort

Mardi 29 septembre, la Cour a entendu Mariam Hassan Bagueri. De l’ethnie Hadjaraï, elle était l’épouse de Hissein Saïd Nanga dit Michelin, enlevé et arrêté le 29 mai 1987 à N’Djamena. Ce riche commerçant vendait des véhicules. Sa femme, en état de grossesse à l’époque, voit sa maison assiégée par des militaires, après l’enlèvement de son mari. « 12 jours après l’arrestation, les militaires sont revenus accompagnés de leur chef. Ils ont pillé la maison, emporté les meubles, et nous ont expulsé. C’est mon père qui nous a hébergés jusqu’à la chute du régime», déclare-t-elle.

« Et votre mari qu’est-il est devenu ? », interroge le procureur général Mbacké Fall. « J’ai entendu dire que c’est Hissein Habré qui l’a égorgé de ses propres mains », répond Mariam Hassan Bagueri. Pourtant, relance le procureur général, « il se dit que le président était un ami à votre mari » ? Elle poursuit : « Un jour, mon mari m’a dit qu’il a livré au président Habré 100 voitures de marque Toyota avec du carburant. » Haussant le ton, le procureur général interpelle subitement l’accusé : « Il y a des rumeurs qui disent que vous avez décapité de vos mains Hissein Saïd Nanga et que vous avez spolié ses biens. Qu’est-ce que vous répondez ? » L’accusé se terre derrière son turban et balance ses pieds.

Viennent les parties civiles. « Quel genre de relations votre mari entretenait avec le président ? », questionne l’avocate Jacqueline Moudeïna. « Lors de mes deuxièmes noces, soutient la témoin, Hissein Habré devait venir et j’ai compris qu’ils étaient des amis. » Mariam Hassan Bagueri exhibe des documents, qu’elle remet à la Cour. Les parcourant, Me Moudeïna décrit des « livraisons de plusieurs dizaines de Land Rover destinées à la présidence » et une facture de 2 milliards de francs CFA, que M. Habré devait à Hissein Saïd Nanga. Mariam Hassan Bagueri dit ignorer les motifs de l’arrestation de son mari ; mais elle estime que l’argent en était la principale cause.

À la mi-journée, Abgoudja Khamis entame son témoignage. Il n’est pas une victime. Mais il a tenu à éclairer la Cour sur des faits « graves ». Il affirme avoir participé à l’enterrement de 12 personnes exécutées par les Forces armées nationales (FANT) à Goudjira, village situé à un kilomètre de Mongo, au pied d’une montagne. C’était en 1985. Vient ensuite Daboubou Gagolmo, fonctionnaire à Bitkine, toujours dans la région du Guéra. Le 26 mai 1987, des agents de la DDS l’emprisonnent au camp militaire. Le 16 juin 1987 à 16 heures, explique-t-il, Mahamat Saker dit Bidon « m’a fait sortir de la prison avec un groupe de 19 personnes ». Ils sont conduits au mont Guéra dans un pick-up. Arrivés en brousse, se souvient le témoin, 16 parmi les prisonniers sont exécutés derrière une colline. Daboubou et les trois autres sont ramenés à la prison, où il restera jusqu’en février 1987.

« Pourquoi tu as tué mon père ? »

Mahamat Nour Dadji enchaîne. Cet ingénieur est le fils de Ahmat Dadji, directeur général d’une société nationale, Sonasut. La nuit du 28 mai 1987, à 23 heures, la famille Dadji reçoit la visite de Guihini Korei et de Mahamat Djibrine dit el Djonto, deux hauts responsables de la DDS, qui invitent le père de Mahamat, à l’époque chef de file de l’aile politique des Hadjaraïs à se rendre à la présidence. Contre toute attente, Ahmat Dadji se retrouve à la BSIR. À minuit, ses deux fils et leur cousin sont aussi amenés. Nour Dadji n’a que 17 ans. Il se rappelle avoir assisté à des scènes de tortures. « Il y avait un homme. On lui a enlevé tous les ongles et il n’a pas bronché. Abakar Torbo, qui suivait la scène, a dit à ses hommes : ‘Celui-là n’est plus un homme. C’est un animal. Il faut faire attention avec lui.’ » Après deux semaines, les fils Dadji et leur cousin sont relâchés. Mais la famille n’a plus revu le père. Terminant son audition, le témoin se tourne vers l’accusé et l’apostrophe : « Pourquoi tu as tué mon père ? De quoi il est mort mon père ? » Les pieds d’Hissein Habré poursuivent leur balancier.

Le ballet des témoins continue. Mercredi 30 septembre, c’est au tour de Marabi Toudjibédie, un ancien combattant des FANT. Il a participé à la bataille de Faya-Largeau. Il affirme devant les CAE que Hissein Habré a participé aux combats, en 1983. « C’est lui-même qui a donné l’ordre de transférer sur N’Djamena les prisonniers de guerre », confie-t-il à la Cour. Par la suite, le combattant rejoint la DDS. « Ce sont mes éléments qui torturaient les détenus », révèle-t-il. Transféré à la prison dite « Les Locaux », il y devient régisseur adjoint. La malnutrition, le manque de soins médicaux, dit-il, causaient de multiples décès. Jusqu’à cinq à six morts par jour. Il raconte qu’un petit geste l’a conduit de l’autre côté des barreaux. Un jour, il a donné du pain et de la viande à deux détenus et le directeur de la DDS, Saleh Younous, l’a surpris. Il devient fossoyeur, pendant un an et sept mois.

Outman Moussa, était inspecteur à Abéché. Le 15 août 1987, à la suite d’arrestations massives de Hadjaraïs, sa belle-sœur l’alerte. Outman se précipite vers son bureau pour faire sa comptabilité et sauver les commissions de ses clients. Il y est interpellé, dit-il, ce matin-là à 9 heures par un agent de la DDS. Puis relâché avant d’être arrêté une deuxième fois, en janvier 1989. Lors de sa deuxième arrestation, Outman Moussa dit avoir vu à l’entrée de la DDS un groupe de 17 personnes, dont il cite les noms. « Ces personnes ont toutes été exécutées, en plus de trois autres détenus. »

« J’ai perdu sept frères durant la répression des Zaghawas »

La Cour entend maintenant Zakaria Fadoul Kitir, actuel président de l’Association des victimes des crimes et répressions politiques au Tchad (AVCRP). Sa famille a été décimée, explique-t-il, à cause de ses liens de parenté avec Idriss Deby, l’actuel président du Tchad, après son entrée en rébellion contre Hissein Habré, le 1er avril 1989. C’est à compter de cet événement que démarrent les répressions contre leur communauté, les Zaghawas. « Sept de mes frères ont été exécutés par la DDS », annonce-t-il. Sa belle famille n’a pas été épargnée. « Toutes mes sœurs sont des veuves », ajoute-t-il. Il estime le nombre de parents proches perdus durant cette répression à une quarantaine, et à plus de 200 le nombre de victimes dans la famille élargie. Zakaria Fadoul poursuit son témoignage jusqu’à la suspension d’audience, le jeudi 1er octobre.


L’audience reprend lundi 5 octobre 2015. Six nouveaux témoins et victimes sont attendus, concernant les tortures dans les centres de détention, ainsi que six témoins experts argentins, pour présenter les résultats des analyses portant sur plusieurs charniers exhumés au Tchad.


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