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Jour 5 – L’histoire du régime Habré, entre répression et dialogue

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Jour 5 – L’histoire du régime Habré, entre répression et dialogue

Arnaud Dingammadji expert historien

Dakar (Sénégal), le 9 septembre 2015

Après la lecture complète de l’acte d’accusation, achevée dans le calme mardi midi, les Chambres africaines extraordinaires (CAE) se sont plongées mercredi 9 septembre dans l’histoire du régime de Hissein Habré, illustrée par les propos précis et les images d’archives du témoin expert tchadien Arnaud Dingammadji.

Le contraste est flagrant entre l’homme assis au premier rang de la cour d’assises, dont seuls les pieds se permettent un mouvement de balancement durant les audiences, figé dans son habit blanc et retranché derrière ses lunettes noires, et les images de rebelle et d’homme d’Etat en action montrées par l’expert historien commis par les CAE. Son volumineux rapport a été porté au dossier du procès, pour éclairer la cour sur les événements historiques qui ont précédé et traversé le cours tumultueux de son régime.

Originaire du Sud, l’historien Tchadien avait 6 ans lorsque Hissein Habré a pris le pouvoir. Un expert qui, selon les propos de l’ancien président tchadien lors de l’instruction rapportés à l’audience par le procureur sénégalais Mbacké Fall, serait « un opposant notoire à [son] régime, [qui] manque d’impartialité ». « Non, je ne suis pas un opposant, répond Arnaud Dingammadji à l’interpellation du procureur. Ce serait me faire beaucoup d’honneur que de me considérer comme un opposant notoire alors que je n’avais que 14 ans lorsqu’il a quitté le pouvoir. »

Son témoignage se veut rigoureux. La précision des propos, tenus durant toute une journée sans lire une note, impressionne le public. A l’écoute de sa présentation, le parcours du jeune Hissein Habré inspire également l’admiration. A peine passé le certificat d’études, le préfet du BET (Nord du Tchad) le recommande à l’administration territoriale. Il n’a pas 18 ans qu’il est déjà sous-préfet à Faya-Largeau, son lieu de naissance. Boursier, il part étudier en France et se voit offrir un poste de directeur au ministère des Affaires étrangères à son retour. Puis il repart, étudie le droit à Paris 2 Panthéon-Assas, s’inscrit à Sciences Po.

La Libye, premier tremplin

Son entrée en politique, le président François Tombalbaye la lui offre sur un plateau en 1971, en le chargeant de convaincre des notables réfugiés en Libye de revenir au pays. Au lieu de cela, Hissein Habré adhère à la rébellion du Frolinat. Passé rebelle, il utilise une otage française, Françoise Claustre, pour se faire connaître à l’international et rassembler des moyens militaires et financiers. Puis il renoue avec « la stratégie du cheval de Troie » : nommé en 1978 premier ministre par le général Félix Malloum, il tente de le renverser un an plus tard.

La Libye a été son premier tremplin. Et par la suite, selon Arnaud Dingammadji, « Hissein Habré a instrumentalisé la lutte contre la Libye pour justifier sa politique de répression à l’intérieur du pays ». Sa position radicalement anti-Kadhafi lui vaut de poser, sur les photos projetées à la cour, aux côtés des présidents Ronald Reagan et François Mitterrand. Les deux puissances occidentales sont ses principaux soutiens militaires et financiers – avec l’Egypte, le Soudan, le Zaïre et Israël – confirme sans équivoque l’expert.

Plus étonnante peut-être, cette politique de la main tendue que l’on découvre comme un autre fil conducteur du récit – en amont, en aval et durant même les répressions. Habré lance un appel à la réconciliation lors de sa prise de pouvoir, le 7 juin 1982, dans un pays en guerre civile. Sans résultat. Pendant ce temps, décrit l’historien, ses Forces armées du Nord (FAN) font mouvement vers le Sud « où elles se comportent comme une armée étrangère en pays conquis, multipliant les pillages et les exactions ». La fracture Nord-Sud s’agrandit.

Répression et dialogue

En réaction, le mouvement rebelle des Codos émerge au Sud du Tchad en 1983. La répression n’en est que plus féroce. « Les populations civiles payent les pots cassés. Des villages sont brûlés, des récoltes détruites, le bétail tué. Dans les villes c’est la chasse aux cadres. Nuitamment arrêtés, le plus souvent ils ne reviennent pas. » Habré lance un nouvel appel à la paix en 1985. Suivi d’effet cette fois. En mars, trois leaders Codos entrent au gouvernement. L’image, produite par l’expert, d’un Hissein Habré paradant à Sarh sur un cheval blanc en signe de paix, symbolise ce moment.

Avec le Gunt, animé par Goukouni Oueddei et proche de la Libye de Kadhafi, « il y a d’un côté une politique de répression, et de l’autre de dialogue », selon l’historien, dont les recherches ne lui permettent pas d’affirmer que les Arabes ont été réprimés en masse. « S’il y a eu répression, elle n’est pas de la même ampleur qu’ailleurs contre les Hadjaraï, les Zaghawa ou dans le Sud », précise-t-il.

Avec les Hadjaraï, tout va bien jusqu’à la mort en 1984 de leur chef Idriss Miskine, dans des circonstances jugées suspectes par sa communauté. Après plusieurs incidents, la rupture est consommée en mars 1987, quand Hissein Habré limoge deux ministres Hadjaraï du gouvernement. Le mois suivant, la répression commence avec l’élite et se poursuit, selon Arnaud Dingammadji, par des massacres contre les populations du Guera.

Pour les Zaghawa, l’historien décrit une décennie « d’entente cordiale », entre 1979 et 1989 : trois chefs d’Etat-major Zaghawa se succèdent, le premier étant l’actuel président Idriss Deby. Jusqu’à la nuit du 1er avril 1989, où trois fidèles piliers du régime font défection – Idriss Deby, Hassan Djamous et Ibrahim Mahamat Itno. Ils sont traqués. Seul survivant, Idriss Deby parvient à gagner le Soudan. Il crée en mars 1990 le Mouvement patriotique du salut (MPS), avec lequel il renverse Hissein Habré quelques mois plus tard, le 1er décembre 1990.

Le régime s’effondre faute de soutien. « Habré a fui le pouvoir parce qu’il a senti qu’il était abandonné, estime l’historien. La rébellion Mossanat a été créée par des Adjaraï, le groupe du 1er Avril par des Zaghawa. Ces deux groupes qui l’avaient porté au pouvoir l’ont abandonné ». Sur le plan extérieur, il y a eu le lâchage français, à partir de 1990 après la conférence de la Baule où Habré a dit qu’il n’accepterait pas le dictat de Mitterrand, donneur de leçon en démocratie.

L’audience doit reprendre jeudi 10 septembre, avec l’audition d’un expert d’Amnesty International.

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