Échos du Tchad, dans l’attente des réparations et du procès d’appel de Hissein Habré Reviewed by Momizat on . [caption id="attachment_40634" align="aligncenter" width="640"] Les avocats des parties civiles s’expriment devant plus de 500 personnes, dont une grande majori [caption id="attachment_40634" align="aligncenter" width="640"] Les avocats des parties civiles s’expriment devant plus de 500 personnes, dont une grande majori Rating: 0

Échos du Tchad, dans l’attente des réparations et du procès d’appel de Hissein Habré

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Les avocats des parties civiles s’expriment devant plus de 500 personnes, dont une grande majorité de victimes des crimes commis durant le régime de Hissein Habré, à N’Djamena, le 14 octobre 2016.

Les avocats des parties civiles s’expriment devant plus de 500 personnes, dont une grande majorité de victimes des crimes commis durant le régime de Hissein Habré, à N’Djamena, le 14 octobre 2016.

Dakar-N’Djaména, le 3 janvier 2017

À moins d’une semaine de l’ouverture du procès d’appel de l’ancien président du Tchad Hissein Habré, le 9 janvier 2017 à Dakar, le Consortium de sensibilisation sur les Chambres africaines extraordinaires (CAE) revient sur les échos rapportés de sa dernière tournée d’explication auprès des populations tchadiennes. Ce tour du Tchad, réalisé en octobre 2016 sur près de 4.000 km de route, a permis de rencontrer les victimes et les nombreuses personnes concernées par ce procès historique, attendu depuis près d’un quart de siècle.

Six débats publics, devant plusieurs milliers de personnes, ont été organisés, dans autant de localités, durant ces deux semaines de tournée de sensibilisation, sur le thème : « Procès de Hissein Habré : après le verdict, quelles réparations et quelles perspectives pour l’appel ? »

À Abéché, chef-lieu de la région du Ouaddai (Est), les préoccupations concernaient en premier lieu les réparations attribuées à l’issue du procès de l’ancien président du Tchad. « La commission nationale d’enquête tchadienne avait parlé de plus de 40.000 victimes, mais au niveau de la Chambre d’assises ce n’est plus 40.000 victimes, pourquoi ? », s’interroge l’un. « Hissein Habré m’a emprisonné pendant six mois. J’avais une boutique au quartier malien et un capital de 3 millions de CFA a été saisi. La prison était trop chaude, il y avait des gens morts tous les matins. Est-ce que je vais recevoir quelque chose ? » demande un homme âgé, victime directe. « Si on liquide tous les biens de Hissein Habré, cela ne va pas suffire. Pourquoi alors ne pas dédommager les victimes plutôt que de payer tout cet argent pour le procès ? C’est anormal ! » proteste un autre participant au débat, couvert par les médias locaux.

Réparations pécuniaires : « Pourquoi demander plus ? »

À Mongo, capitale du Guéra (Centre), la grande salle du Centre de lecture et d’animation culturelle s’est emplie d’hommes et de femmes en âge d’être victimes, désormais coutumiers des séances conduites par la sensibilisation. Tandis que lors des premières rencontres, en 2014, la suspicion régnait sur la tenue même du procès, la confiance semble au rendez-vous. « Merci pour tout ce que vous avez fait. Vous nous avez portés dans tout ce qui s’est passé depuis le début du procès. Je suis confiante pour la suite » exprime Myriam Ali, qui se présente comme veuve d’un militaire victime du régime Habré. Les réparations attribuées le 29 juillet 2016 aux victimes sont suffisantes, estime Moussa, membre d’une association de victimes. « Nous sommes très satisfaits de ce qui a été décidé et ne comprenons pas pourquoi les associations demandent plus. Même si c’est un milliard, qu’est-ce que ça nous ferait ? Le peu qui a été attribué doit être distribué sans attendre aux victimes, on les fait trop attendre ! »

Partout au Tchad, les victimes font nettement le choix de réparations individuelles et financières, et dénigrent lors des rencontres publiques – à quelques exceptions près – les demandes de réparations collectives formulées aux CAE par l’Association des victimes du régime de Hissein Habré (AVCRHH). Selon son président, Clément Abaïfouta, « si les victimes ne veulent pas de réparations collectives c’est parce qu’elles n’ont pas confiance dans l’Etat tchadien et craignent qu’il les récupère à son compte ». Il souligne qu’en conséquence « l’indemnisation des victimes ne doit surtout pas passer par l’Etat tchadien » qui rappelle-t-il « n’a rien fait » un an et demi après la décision d’attribuer des réparations financières dans un procès national d’anciens hauts responsables de la DDS (la direction de la Documentation et de la Sécurité responsable de nombreuses exactions durant le régime Habré).

La prison à vie : « Ça ne pouvait pas être moins ! »

Les avocats des parties civiles ont été invités à s’exprimer lors d’un grand débat public animé dans la capitale N’Djamena devant un public de plus de 500 personnes, le 14 octobre 2016. Me Jacqueline Moudeïna, l’avocate tchadienne fer de lance du combat des victimes pour traduire en justice leur ancien président exilé au Sénégal, a pris le temps d’expliquer les raisons pour laquelle elle a fait appel de la décision en matière de réparations. « Nous nous sommes débrouillés au pénal, nous avons eu la condamnation escomptée, la prison à vie contre Hissein Habré. Ça ne pouvait pas être moins. Au civil, nous n’avions pas assez de temps pour travailler les demandes. Mais à chaque fois que nous avons rencontré les victimes nous leur avons demandé leur avis. Dans ces demandes, nous n’avons pas vu que l’argent, nous avons repris des propositions de victimes qui veulent des réparations collectives. Il s’agissait de projets générateurs de revenus, de monuments, de commémorations. Mais nos demandes à ce titre ont été rejetées [par la chambre d’assises, NDLR] pour ne retenir que l’aspect pécuniaire. »

Décision au civil : « Les juges n’avaient plus le temps »

« Le plus grand problème c’est que l’on s’est rendu compte que les juges ont consacré plus de temps au pénal que prévu, ce qui fait que la décision sur les réparations a été bâclée. J’ose le dire. Les juges ont octroyé des sommes à trois catégories de victimes mais nous n’avons pas de montant global. Nous souhaiterions aussi que les juges désignent un mécanisme qui sera chargé de la mise en œuvre des réparations. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils n’avaient plus le temps. Dans la décision des CAE, à partir d’un certain nombre de pages, il n’y a plus rien de spécifié sur la liste des parties civiles, il y a des mélanges avec d’autres associations, il y a même des doublons. Parce qu’ils n’avaient pas le temps. »

« En ce moment, nous nous prenons le temps de reprendre les listes, victime par victime. On n’est pas si déçu que ça, car le fait de prendre en compte ces réparations c’est un point de départ. Mais nous sommes en face d’un travail qu’il va falloir redresser en appel. » Plus succinctement, Me Philippe Houssine, avocat de deux autres associations parties civiles au procès, intervient à son tour. « Comme le dit ma consœur nous ne sommes pas si déçus mais nous sommes embarrassés. Lorsque vous prenez la décision, la Chambre ne sait pas elle-même combien de victimes sont indemnisées. Nous avions eu dix jours pour déposer les demandes de réparations. C’était un travail de fou. Il fallait catégoriser, recenser. Et maintenant on ne nous dit pas [dans la décision] combien il y a de victimes de viol, combien de victimes directes, indirectes, sont reconnues. »

Auteurs non poursuivis, victimes non réparées

La tournée du consortium de sensibilisation s’est poursuivie au Sud, après ce débat, dans les villes de Sarh, de Moundou et de Bongor. Alors que s’approche la fin d’un procès considéré par les observateurs d’Afrique et du monde comme une victoire historique de la société civile contre l’impunité des chefs d’Etat, l’attention et les attentes restent immenses au Tchad pour les victimes et les populations. Celles-ci expriment souvent leur incompréhension de ne pas voir d’une part, tous les auteurs de crimes poursuivis, mais seulement un responsable. D’autre part, l’incompréhension est tout aussi forte de constater qu’il ne sera pas non plus possible d’identifier et de réparer toutes les victimes. Cette double frustration reste, au Tchad comme ailleurs, une composante incontournable des poursuites et des jugements pour crimes de masse. Mais des explications précises et franches sur la portée et la limite des décisions des CAE apaisent semble-t-il cette tension, palpable dans toutes les rencontres au Tchad.

Le 7 décembre 2016, les avocats des parties civiles au procès ont déposé leurs mémoires d’appel, ainsi que les avocats commis d’office pour la défense de M. Habré. Le procureur général a rendu ses observations le 27 décembre. Le procès d’appel s’ouvrira le 9 janvier 2017 à Dakar, devant la chambre africaine extraordinaire d’appel présidée par le juge Malien Wafi Ougadeye.

Le Consortium

Lire aussi : analyses et recommandations émises à l’issue de la dernière tournée de sensibilisation.  

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