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À Mataya, « ce n’est pas Hissein Habré qui nous a tués ! »

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Dans la salle de classe, on se serre sur des nattes pour une réunion de sensibilisation sur le procès Habré. Mataya (Centre du Tchad), 14 juillet 2016.

Dans la salle de classe, on se serre sur des nattes pour une réunion
de sensibilisation sur le procès Habré. Mataya (Centre du Tchad), 14
juillet 2016.

Mataya, Mongo, Abéché (Tchad), 12-13-14 juillet 2016

Pour expliquer le verdict rendu le 30 mai 2016 dans le procès de Hissein Habré  devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), la sensibilisation est allée à la rencontre des populations dans trois localités du Centre et du Nord-Est du Tchad. L’attente concernant les réparations domine. Et les réactions parfois vives, sur le procès organisé à Dakar.

Mataya. Petite commune du Guéra (Centre du Tchad), à une heure de route de sa capitale Mongo, non loin de Bitkine. Les femmes, les hommes et les enfants sont déjà nombreux dans le centre scolaire de Mataya lorsque l’équipe de sensibilisation arrive, jeudi 15 juillet, escortée par deux véhicules de police dépêchés par le préfet de Bitkine. C’est la première fois que l’équipe de sensibilisation se rend dans cette commune marquée par les répressions contre la communauté Hadjaraï, qui visait les communes d’origine du mouvement rebelle Mosanat, parmi lesquelles Mataya et Ambasera. Plusieurs victimes sont venues de cette dernière commune pour assister à la séance de sensibilisation sur les CAE.

Sous un arbre, les autorités locales souhaitent la bienvenue aux visiteurs. Le chef de canton, le chef du village, le maire, les représentants du préfet, le sous-préfet. Ciel nuageux, les orages menacent. La salle de classe est trop étroite pour contenir plus de 200 villageois et leurs invités venus des communes environnantes. Les  déconvenues techniques s’enchaînent : le film résumé du procès ne pourra finalement pas être projeté et mission sera confiée aux associations locales d’organiser d’autres projections. Le chef d’équipe et expert en communication, Franck Petit, détaille au public les conclusions de la chambre d’assises, précise qu’un appel a été déposé, et résume les demandes des parties civiles.

« On est fatigués ! »

Dans la salle de classe, les pupitres ont été retirés pour permettre au public de se serrer sur des nattes. Mais la frustration n’a rien à voir avec l’inconfort ou l’annulation de la projection. La colère gronde contre les CAE, qui n’ont pas poursuivi celui que tout le monde considère ici comme le responsable des massacres du Guera, qui ont
fait des centaines de victimes. « La population n’est pas satisfaite, résume un vieux paysan chef de village à Ambasera. Hissein Habré était à N’Djamena. Mais celui qui nous a tué ici à Mataya, à Bitkine et ailleurs, c’est ce monsieur “Guihini”. Depuis, les associations nous demandent de l’argent, on se déplace et on ne trouve rien. Pendant ce temps, on laisse notre champ. S’il n’y a rien pour nous, laissez-nous
tranquilles. Nous sommes des petites populations, qui labourent. On est fatigués. C’est Guihini qui nous a tués. Il est là, en ville. Ce n’est pas Hissein Habré ! »

Aucune explication ne peut calmer la frustration des victimes, de ne pas voir jugé celui qu’ils estiment être le principal responsable des crimes commis dans le Guera. Dans le cadre du procès, une exhumation de charnier a été notamment effectuée au pied des montagnes, sur le site de Gadjira, qui a permis d’estimer à « quatorze minimum le nombre d’individus dans la fosse » indique le rapport des experts médico-légaux. Des témoins sont aussi venus à Dakar pour décrire les exactions commises alors, selon le résumé du jugement rendu le 30 mai par les CAE, par des membres de la DDS, de la BSIR et de la garde présidentielle.

Pas de réparations collectives

La veille, à Mongo, capitale du Guera, le consortium de sensibilisation a projeté le film résumé du procès devant une assemblée composée d’une centaine de personnes, dont de nombreuses victimes. Les femmes, groupées du côté droit de la salle du centre culturel, sont restées silencieuses. Seule l’une d’elle a tenu à remercier le Consortium pour son travail d’explication et les CAE pour tous les efforts accomplis. Un enseignant, membre actif de l’association de victimes représentée au tribunal de Dakar par l’avocate tchadienne Jacqueline Moudeïna, a résumé la demande des populations locales concernant les réparations : « Nous avons rejeté
tout ce qui se rapporte à des réparations collectives. Même si ce n’est que 1.000 francs CFA par personne, nous souhaitons des indemnisations individuelles, pour que chacun se sente réparé symboliquement. »

« Les demandes déposées par les associations de parties civiles recouvrent bien cet aspect, a précisé l’expert du consortium, mais elles incluent aussi des réparations collectives comme des projets communautaires, des monuments, l’enseignement de cette période noire dans les écoles, une journée de commémoration, la création de centres de formation pour les enfants de victimes… » Une décision de la chambre d’assises est attendue très prochainement, avant la fin de ce mois de juillet, a-t-il ajouté, mais celle-ci risque fort d’être suspendue à l’appel de la défense et sa mise en œuvre reportée à la décision définitive des Chambres africaines, qui devrait être rendue à la fin du premier trimestre 2017.

Recensement complet des victimes ?

Lors de deux séances de projection organisées plus à l’Est, en début de semaine à Abéché, la capitale du Ouadaï, les questions ont aussi porté sur les réparations, et sur la prise en compte des crimes commis dans cette région ou dans le Nord. Interpellé par un ancien rebelle du GUNT, fait prisonnier en 1983 à Faya-Largeau et détenu quatre ans à N’Djamena, l’expert du consortium a lu un extrait du jugement rendu à Dakar le 30 mai : « Les éléments de preuve devant la Chambre démontrent que suite à la reprise de Faya-Largeau le 30 juillet 1983, les FANT ont arrêté 150 civils et militaires du GUNT, mis hors de combat, puis les ont exécutés. Par ailleurs, les gardes qui accompagnaient Hissein Habré ont battu les prisonniers de guerre
détenus à l’aéroport de Faya-Largeau avec des cordelettes. »

L’homme reconnaissait son histoire à la lecture du récit complet, contenu dans le résumé du verdict. Mais les inquiétudes dans le Ouadaï portaient sur le recensement des victimes, dans une région où les constitutions de parties civiles semblent avoir été limitées. « Tout ce que veut la population, exprimait un jeune homme, c’est d’abord la justice. Nous tirons notre chapeau à ce qui a été fait par les Chambres africaines à Dakar. Mais ne pourrait-on pas adapter la procédure pour faire maintenant un recensement de toutes les victimes ? »

Le Consortium

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